Carnet de stage

 
 

 

 

 

Carnet de stage ; juillet 1968
(redécouvert par hasard et jeté sur le papier tel quel en 2001)


La première fois que je m'y présentais, je n'étais pas attendu. Cela m'étonna.
Excusez ma naïveté, c'était mon premier contact avec elle, avec cette belle inaccessible qui nous envoûte et se fait la compagne de tous nos instants ; avec elle, notre Mère l'Administration.
Tout frais émoulu, j'avais l'honneur d'effectuer mon premier stage d'apprenti fonctionnaire. Une idée saugrenue, dictée par un reste mal venu d'éducation, m'avait poussé à aller me présenter la veille du grand départ dans cet univers, royaume du clair-obscur sordide où règne l'odeur caractéristique du papier vieilli avant d'être utilisé, du mégot refroidi rehaussé du tabac blond que quelques corolles défraîchies consument entre deux secondes de frappe ou d'écriture laborieuse.
Je fus purement et simplement happé par le service des Renseignements. Fonctionnaire à demi-part, je me devais, avant d'être introduit en plus haut lieu, de décliner mon identité. En pure perte. En moins de cinq minutes, je l'énonçais moult fois pour recommencer quelques secondes après. Je fis, enfin, connaître mon grade. Cela produisit un effet certain et dès cet instant, paniqué, j'entendis le scribouillard de service débuter toutes ses phrases par ce long titre prétentieux qui ne traduit ni plus ni moins que la fonction d'agent d'exécution dit supérieur.
Dans le réduit affecté aux renseignements, les deux dactylos avaient abandonné leurs machines hésitantes pour admirer bouche bée cet apprenti des étages supérieurs. Je venais de subjuguer deux frappeuses ! Lorsque me souvenant du lieu, je découvris marri être la bonne aubaine qui, pour les touches des machines à écrire, est une certitude de longévité. De tout le temps que je séjournais dans ce lieu d'ennui, je n'entendis pas un bruit, tout au plus celui d'une feuille jetée à la corbeille. Une malheureuse feuille, victime de mon arrivée, allait rejoindre toutes celles froissées par la sonnerie du téléphone, par l'entrée du facteur, par les efforts désespérés contre la venue des crampes.
On m'attribua une chaise. Attention judicieuse ; preuve d'expérience. Atteindre les sphères supérieures est une entreprise délicate qui demande réflexion, lente précipitation et courbettes. Il n'en faut pas moins pour obtenir la permission de traverser un couloir "lorsque Monsieur le Directeur Départemental aura la possibilité de vous recevoir". Mon ardeur commençait à faiblir.
L'ordre arriva enfin de me précéder au Bureau dont on heurte la porte avec respect comme si quelque mécanisme secret avait été placé là pour punir la moindre faute de goût.

Monsieur le Directeur Départemental se présenta sous la forme d'un jeune cadre à l'américaine, ouvert, souriant. Je passais de l'atmosphère de la réunion secrète à l'agréable ambiance de salon. La Maison remonta dans mon estime. Conversation facile, fauteuils profonds ; je n'attendais plus que les rafraîchissements, ils ne virent pas. Peut-être Monsieur le Directeur Départemental n'avait-il pas les crédits nécessaires ? On parla de la pluie, du beau temps, pas un mot de mon stage. Une simple allusion pour constater que l'on ne m'attendait pas. Il y avait bien eu la veille des instructions reçues par téléphone, mais, "vous comprenez le papier sur lequel ont été prises les directives s'est avéré introuvable depuis". J'eus le droit et le loisir d'admirer Monsieur le Directeur Départemental dans ses nouvelles tentatives. Amusant de contempler un homme important qui s'évertue à découvrir un papier sur un bureau admirable dans sa plus stricte nudité. Je ne m'en suis pas privé avec tout le respect apparent que je me devais de garder en cette tragique circonstance.
En désespoir de cause, je fus expédié à Monsieur le Directeur Départemental Adjoint. Une sorte d'oracle !
Avez-vous remarqué qu'au sein de l'Administration, on ne peut rien faire sans que l'échelon supérieur prenne une décision qui lui a été dictée par un autre supérieur qui lui-même a attendu les ordres ? Corrélativement lorsque quelque chose cloche, on attend toujours un miracle du subalterne immédiat qui, lui, ne peut résoudre la difficulté sans le miracle d'un autre subalterne qui lui-même attend l'inspiration de son esprit-saint hiérarchiquement inférieur. J'étais à deux doigts de suggérer les conseils du préposé renseignant. J'abandonnais l'idée ; je ne voulais en aucun cas avoir à faire à lui. Question de standing.
En définitive je me retrouvais à la rue avec un " revenez demain vers onze heures".

Et je revenais le lendemain.
J'étais en service commandé, force oblige. Le stage avait officiellement débuté à huit heures trente.

L'opérateur n'avait pas changé le film. Le scénario de la veille devait se reproduire à quelques variantes près. Le cagibi des renseignements présentait le même aspect, mais je ressentis un choc que je ne pus tout d'abord expliquer. Pour découvrir, car naturellement Monsieur le Directeur Départemental avait à faire, que l'une des techniciennes virtuoses de la machine à écrire s'était transformée en un ravissant mannequin. J'attribuais immédiatement une telle éclosion d'élégance à mon seul charme, sans erreur d'appréciation possible. Mon entrée avait été accompagnée d'un sourire appréciateur. Je comprenais. Cette jeune fonctionnaire baignait dans un formol de vieux rebutant et voilà que tout à coup le Prince Charmant faisait son apparition. Elle n'eut que le temps de lancer quelques œillades, Monsieur le Directeur Départemental se trouvait à court des dossiers.
Sa porte à peine franchie, je remarquais que là aussi l'atmosphère avait très légèrement changé. Monsieur le Directeur Départemental avait reçu ou découvert les instructions pour le Stagiaire Inspecteur Elève détaché à la Direction Départementale afin d'en apprendre l'organisation administrative avant que les différentes Directions Départementales ne fussent regroupées en une Direction Unique. Il convient en tout état de cause de connaître les antécédents pour survivre lors des réorganisations futures.
Monsieur le Directeur Départemental m'informa, ce que l'on portait à ma connaissance pour l'ennième fois, que je poursuivrai mon stage jusqu'à la fin du mois en cours avant de bénéficier de vacances réglementaires, choisies sur ordre de la Direction Générale. Je remerciais avec empressement. Je n'étais pas affilié à un Syndicat -de préférence Unifié- qui eut pu défendre mes intérêts en contre-partie d'une cotisation annuelle modique compte tenu des énormes avantages que je pouvais en attendre.

Monsieur le Directeur Départemental, privilège insigne, m'expliqua à grands traits l'organisation de la direction Générale. Mieux vaut être abreuvé d'informations devenues banales que d'ignorer l'essentiel absolument inutile, si ce n'est pour la culture générale indispensable pour "servir" convenablement un formulaire.
Cette institution rappelle étrangement, si je puis me permettre une comparaison osée, la Marseillaise chaotique du rendez-vous des souvenirs, autre institution non moins remarquable pour perpétuer les ders des ders.
Monsieur le Directeur Départemental surchargé de travail - mon esprit subversif avait de nouveau apprécié l'ordre impeccable du bureau vierge de tout dossier - me confia après une vigoureuse poignée de main à Monsieur le Directeur Départemental Adjoint, sans oublier de me préciser que ce titre respectable englobait la brillante fonction de chef de service. Cette nouvelle me remplit d'aise sans débordement excessif.
Monsieur le DDA, confiné dans ce qui semblait être une ancienne salle de bain estampillée pour la circonstance d'un DDA reluisant, était un homme énergique. "Je vais vous faire le laïus de circonstance". Il disparut pour un long moment. Revenu, il se mit en devoir de retrouver le laïus en question ; tout comme les instructions, la veille, il avait disparu. Je me mis immédiatement à espérer un "revenez demain vers onze heure". Monsieur le DDA ne pouvait prendre une décision aussi importante sans l'avis de Monsieur le DD. L'habitude aidant, je patientais.
Faute de laïus, Monsieur le DDA, plein d'enthousiasme, voulut m'enseigner l'organisation de la Direction Générale. Avant qu'il n'eut pu aller plus loin que le titre et jouant sur l'obéissante discipline hiérarchique, je lui révélais avec concision -règle administrative- la conférence de notre Supérieur. Il découvrit d'un coup non plus un laïus mais deux brochures qui, comme je pouvais m'y attendre sans souffrir cependant d'un don de double vue ou de divination, exposaient l'organisation de la DG (Direction Générale).
Sans commentaire.
Je me devais de lire ces très intéressants fascicules. Pas à haute voix cependant. Mon diplôme de bachelier en droit certifiant à souhait que je savais déjà lire ; la licence complète (devenue "maîtrise" entre-temps) me donnerait la capacité d'être élevé au stade de polycopieuse manuscrite. Je passais le reste de la matinée à errer parmi les organigrammes forts en vogue à l'époque. Ce sont des graphiques cherchant et réussissant à compliquer efficacement des évidences. Quant à Monsieur le DDA, il se dépensa en allées et venues dans les couloirs. Lors de la distribution du courrier, vers onze heures trente, il s'absorba dans le dépouillement du JO (Journal Officiel). Après en avoir déchiré la bande, il s'empressa de porter, lui-même, le document enfin dépouillé au Service de la Législation. Je restai béat d'admiration devant une telle diligence. Il ne devait pas être loin de midi moins cinq.
Novice bien intentionné, j'attendis patiemment le douzième coup de midi pour me retirer. À ma grande stupéfaction, Monsieur le DDA n'avait pas reparu. J'étais bon dernier pour la clôture des bureaux sous le regard courroucé du Concierge. Excès de zèle, manque d'organisation, je ne saurais le dire. À coup sûr manque de pratique administrative.

À partir de la reprise officieuse de deux heures un quart, je n'ai plus de point de repère lumineux. J'ai traîné de service en service plus terne l'un que l'autre. J'ai aperçu des hommes et des femmes ternes. Comme leur en vouloir, en quelques heures j'étais devenu informe. Cela paraît-il conserve. Un de mes instructeurs improvisés avoua faire passer le temps depuis vingt ans. Il vivait encore. Je ne lui ai pas demandé ce qu'il appelait vivre.
Cette premiere après-midi, je la passais sur un dossier développant la différence entre transport public et transport privé. Cinquante formulaires au bas mot pour une amende qui ne couvrait pas les frais de frappe, de papier, de communications téléphoniques et je passe sur le temps à rêver. On pourrait m'accuser de mauvais esprit.
J'eus le loisir d'apprendre que le patron s'appelait Jean-Marie, qu'il avait des idées révolutionnaires quant à la forme des missives : il n'y avait pas eu d'innovation depuis au moins dix ans et les habitudes à changer perturbent le sommeil les premiers temps. Jean-Marie ne tarderait pas à se faire : la force de l'inertie est un miracle permanent.
Le Gros, autrement dit Monsieur le DDA, était une peau de vache, particulièrement doué dans la rétention abusivement prolongée des dossiers et de toutes les notes qui avaient le malheur de transiter par son ancienne salle de bain. Pour comble, tout échouait sur son bureau. Il fallait s'y attendre. Son avis pouvait être précieux pour éclairer Jean-Marie qui n'y connaissait rien, absolument rien et c'est peu dire. (ton confidentiel) Mon informateur était prêt à se sacrifier pour faire marcher la "boite" mais il ne voulait pas qu'on le changeât de bureau. Revendication tout à fait légitime ; il y avait toujours vécu. "On" ne m'épargna pas la beuverie du Gros, la veille au soir. Je ne voulus pas y croire. Les gens sont tellement méchant.
J'avais depuis longtemps terminé d'apprendre par cœur le dossier des transports publics et des transports privés. On ne semblait plus rien vouloir me donner en pâture. Je dus donc changer de méthode et décidais de l'apprendre en commençant par la fin. Cette nouvelle entreprise me laissa toutefois le loisir de découvrir comment un point-virgule (;) peut transformer une situation juridique après maints exercices de styles et non moins de papier gâché. Naturellement Jean-Marie trouvait à redire et ne se privait pas de critiquer un tel chef d'œuvre d'ingéniosité. Un jaloux sans doute.

Le lendemain, peut-être, on m'enseigna tous les secrets du bulletin de paye, sans omettre de m'initier aux secrets des indemnités. Uniquement les grandes lignes, il y avait plus important.
Le Congé !
Le mot souleva une vague de respect. En bref, il est possible, sinon conseillé, d'être malade à temps plein tout en percevant des émoluments complets. Ai-je mal suivi ce long exposé bourré de références textuelles comme il se doit. La Maison est, sans ironie, un énorme monument textuel ; l'inaction elle-même est codifiée. Une forme de légalité.
L'abêtissement ne m'empêcha pas d'apprécier - je gardais les yeux ouverts - le sommeil d'un de mes compagnons de chambrée. Je ne sais quelles étaient les fonctions de ce dormeur chevronné. Il me souvient cependant qu'il tirait des traits lors de mon arrivée. L'homme commença par jeter un coup d'œil circulaire, (il laissait percer là son manque de concision, cela était parfaitement inutile), puis il cala sa tête contre son épaule, aidé en cela de la main droite. Il régularisa sa respiration, prêt à savourer un doux repos. Par manque de chance ou par manque de concentration, alors qu'il atteignait les bords du rêve, sa main glissa. Il ouvrit l'œil le temps de tracer un trait, pas deux, avant de remédier à son manque de repose-tête. Sa main traîtresse l'abandonna à diverses reprises au cours de l'après-midi. Ce fonctionnaire, modèle dormeur, méritait un premier prix de persévérance : pas une seconde jusqu'à sa sortie officieuse de cinq heures trente, il n'abandonna son exercice de sommeil entre deux traits. Une performance.
Ma performance consista plus modestement à ne pas quitter les lieux en claquant la porte. Cela mérite d'être noté, j'étais cependant toujours en service commandé. Je restais bravement jusqu'à six heures moins cinq. Je me teintais lentement mais sûrement des petites qualités environnantes qui, sans que j'en fusse réellement conscient, m'avaient fort impressionné. La porte passée, d'informe que j'étais, je redeviens un individu doué de sens critique et je dois avouer, à ma grande honte, que je frôlais la dépression. J'avais heureusement une forte constitution, du moins un esprit prêt à sourire des déconvenues.

Le lendemain m'apporta une leur d'espoir. Mon instructeur du jour se révéla dès l'abord avoir des yeux vivants malgré une longue hibernation dans la Maison. Le sujet lui-même me parut particulièrement gai : le Contentieux. J'y nageais avec espoir pendant une journée.

Est-ce pour mettre son personnel en condition ? La Maison pratique la douche froide. On m'avait prévenu que j'allais avoir à faire à un ours mal léché. J'avis une nuit pour m'y préparer. Je me présentais donc l'œil éteint, la mine modeste, l'épaule tombante ; en un mot le moins appétissant possible. D'ours, point. Un rongeur à la rigueur, si l'on veut rester dans le domaine animal. Ce genre de rongeur qui entraîne la sympathie. Petit, menu, le cri mélodieux, l'abord courtois. Un vieil homme très laid, avec un bec de rapace, mais parfaitement domestiqué. Je me sentis un autre Inspecteur Elève Stagiaire, tout en restant dans la stricte conformité administrative, modèle A 228, en attendant que le service compétant sortit un autre formulaire descriptif de l'Inspecteur Elève Stagiaire.
La Direction Générale fut à l'honneur, comme il se doit, les organigrammes aussi naturellement, mais faut-il encore le préciser ? L'aimable ours suivait les instructions. Pouvait-il savoir que je possédais le minimum d'intelligence requise et le peu de mémoire nécessaire pour, après huit jours de persuasion, rêver de le Direction Générale la nuit ? Je pensais être un fonctionnaire modèle à raison de huit heures par jour, je le devenais bien malgré moi des nuits entières, déduction faite, car je me dois d'être objectif, des moments d'insomnie.

Sans transition, je plongeais dans une atmosphère saturée de mauvaise humeur. Je rectifiais le modèle A 228 qui s'était relâché pour jouer avec dignité le rôle de la boule bienvenue dans un jeu de quilles. Après le formol du vieux, je me voyais précipité dans un bain de minable. Avec un peu de recul, il m'apparaît que j'étais pour mes nouveaux tortionnaires la pire catastrophe qui pût leur tomber sur la tête. On risque un infarctus à sortir trop brusquement de sa léthargie.
Stoïque, je me présentais le lendemain vers neuf heures. Devenu fonctionnaire dans l'âme en moins d'une semaine, je savais déjà épargner mes forces et jongler avec les imprévus du dernier moment. Ma nuit avait été brève, je comptais sur les heures bureaucratiques pour la terminer. On m'en laissa la possibilité. C'était sans compter avec le Maxiton de l'esprit critique.
Le chef, Inspecteur en plein titre, s'empressa de me rassurer sur son accueil de la veille. Ce n'était pas à moi qu'il en voulait mais à mon vieux monsieur qui avait dû lui faire quelque méchanceté sans nom. Il prit un regard buté pour me chuchoter cette confidence que je ne lui demandais pas et s'arrêta court. Ai-je eu tort de l'avertir que son attitude ne m'avait pas effrayé ? Cette mesquinerie insoupçonnée de la part d'un homme m'avait-elle rendu ironique ? Sur le plan sociologique, ce fut une révélation interrogative : l'Administration émascule-t-elle ses agents et les rend-elle semblables à certaines de nos compagnes. Moi qui croyais cette vertu réservée au sexe faible. À certains spécimens très rares de ses membres. Je me promis sur le champ que personne ne m'approcherait de trop près, pas même la jolie secrétaire qui n'avait sans doute jamais trouvé autant de dossiers à transférer dans l'ancien garage qui m'était dévolu. Je m'abandonnais cependant sans trop de crainte aux mains d'une dame d'âge canonique qui se fit un devoir et une joie de m'apprendre à "servir" des formulaires aux noms évocateurs : CA1, CA2, registre 43. Tout le matériel nécessaire pour présurer le "redevable" et abreuver les machines à statistiques. Avec un certain humour, qualité rare, elle me confia les petits secrets du métier : remplir les registres, porter les références pour trouver plus rapidement les dossiers. Ce ne sont pas là choses faciles. Porter un numéro dans une case spécialement prévue à cet effet, ce n'est rien en soi. Porter le bon chiffre, c'est tout autre chose. Ne pas demander l'impossible, encore moins exiger que toutes les références utiles et nécessaires à un même dossier soient semblables. N'est-il pas aussi simple de connaître l'enchaînement de chacun des numéros de références ? Car, qui le croira, chacun des formulaires a le sein propre, comme un fil d'Ariane ou les cailloux du petit Poucet. Il convient de connaître l'ordre chronologique et le tour est joué, à la condition que l'un des formulaires ne soit pas absent à l'appel. Tout cet exercice ne serait qu'un jeu d' enfant " s'il n'y avait pas Messieurs les Inspecteurs ", disait mon initiatrice. L'un ne veut voir figurer que le nom de jeune fille sur le dossier, l'autre penche pour le nom de femme. Question de préférence. N'était-ce pas en réalité pour rendre le jeu plus subtil ? Ce n'était pas son avis. Elle œuvrait pour ces deux messieurs les Inspecteurs qui parfois utilisaient le même dossier. Un véritable casse-tête chinois ; "et l'Administration qui pleure les chemises".
Un point particulier de son labeur l'effrayait au plus haut point. Il ne me souvient plus duquel imprimé, il s'agissait, c'était de toute façon un imprimé ou un Formulaire pour les puristes. Il était particulièrement cauchemardesque. Elle me montra une feuille dont je dévoile le contenu d'un des articles. Il convenait de classer différents types de volailles : coqs, poulets, poules et poussins, canes et canards, dindes et dindons, pintades. Pour une question de réfaction. Ma bonne-dame ne pouvait concevoir que pour obtenir une ristourne, il fallut comptabiliser les sexes, les évolutions dans la maturité. Quelle peine. C'est que les volailles ressemblent aux androgynes. On en perd du temps avant de savoir si c'est mâle ou femelle. Le fin du fin se réfugiait dans une petite phrase évocatrice dans ce contexte d'avant-garde : "les documents devront être épinglés". Qui sait dans cinquante ans, on trombonnera, peut-être.

L'Inspecteur chargé de suivre le travail d'initiation de l'Inspecteur Elève Stagiaire était un homme digne de la plus haute admiration.
Le jour qui précéda la fin du stage, alors que ledit stage se prolongeait depuis deux semaines, l'homme me dit à brûle pourpoint : "il faudra venir me voir que je vous explique la Régie". Je n'eus pas même la force d'en rire, atterré sous le coup d'une émotion violente. Ses propositions venaient à propos : je venais de terminer, le matin même, la rédaction de mon carnet de stage. Monsieur le DDA le visait en ce moment, intrigué par la consistance du document. Il y avait de quoi. Par distraction, j'avais dévoré codes, brochures, bulletins, imprimés au rythme journalier de huit heures administratives. De quoi noircir du papier et d'user tout autant de savon. Après la prime de technicité, je suggérerais la prime de poussière si le passager que j'étais, pouvait avoir droit à la parole pour faire avancer la Maison.

Monsieur l'Inspecteur, tout court, dont le garage touchait au mien avait aussi une étonnante propension marginale au travail. Il n'arrivait jamais le premier, mais son grade lui donnait droit au Journal. À coup sûr, il venait au bureau chaque matin uniquement pour faire des économies. Une sorte d'encyclopédie journalistique. Rien ne lui échappait d'un bout à l'autre du département. De neuf heures à onze heures, il l'apprenait consciencieusement pour l'abandonner ensuite à ses subordonnés. Parfois un travail plus pressant le requérait. Il rédigeait alors une déclaration d'accident survenu à sa voiture automobile le matin même sur le chemin du bureau. Si telles étaient ses seules qualités, l'admiration que je lui portais, serait dénuée de tout fondement. Deux jours sur deux il s'écriait plein d'angoisse : "comment voulez-vous qu'on y arrive avec tout le travail qu'on a ?". Suivait : "il est midi moins le quart, on ferme les enfants". Il s'assurait un succès fracassant. Ce n'est pas tout ; trop de détails toutefois en feraient un personnage de légende.

Un jour, je ne sais plus quand, il y eut un contrôle d'exportation à réaliser chez un particulier. Je m'y rendais avec un généreux confrère qui voulait sans aucun doute m'éviter une maladie très répandue : la poussiérose. Je n'y connaissais absolument rien en matière d'exportation. J'avais quelques connaissances sur les autres Régies mais aucune sur celle où l'on m'avait expédié en toute logique bureaucratique. Fort des connaissances de mon collègue, je m'y rendais confiant pour découvrir à peine arrivé sur place que le plus informé de nous deux semblait en définitive être le modeste stagiaire que j'étais. Je me mordais pour ne pas rire et pour ne pas alarmer plus encore la malheureuse "usagère" qui tremblait à l'idée que l'on eut pu découvrir ses fraudes. Le délire pointa lorsque mon compagnon me demanda sans sourciller si ses élucubrations correspondaient bien à l'enseignement reçu en cours d'année à l'Ecole Nationale. J'acquiesçais, doctoral, avec la force de l'ignorance. Entre la théorie et la pratique, il y a une telle marge.

On fait de telles découvertes en quinze jours qu'elles finissent par en devenir banales. Cependant quelques-unes surnagent indélébiles.
Ma compagne de remise, secrétaire de son métier, était capable de battre des records. L'unique téléphone du service avait la malencontreuse idée de stationner près de son bureau. S'il se mettait à sonner, ce qui est en fin de compte sa fonction, la malheureuse se devait de parcourir au moins trois pas pour le décrocher. Entreprise de longue haleine. Elle le laissait s'égosiller pendant une minute ; si le correspondant insistait, elle se propulsait jusqu'à la bakélite exténuée de soupirs. Comme elle n'avait rien de mieux à faire, je lui laissais la chance de se dégourdir les jambes. Combat inégal. Un jour excédé par sa célérité, je décrochais. Elle comprit d'un seul coup tout l'intérêt de mon initiative. Malgré de vaines attentes, elle me laissa dès lors le soin de perdre les contribuables du fil dans les différents services. La Maison traversa une période de folie douce : à tout coup, les redevables étaient reliés à la personne qu'ils ne demandaient pas. L'Ecole Nationale n'enseigne pas à ses Inspecteurs Elèves les arcanes du combiné téléphonique.
Privée de son unique activité, ma compagne de garage resta deux jours complets la tête entre les mains, les coudes sur sa table à regarder le vide. C'est long deux jours d'un tel régime. Pas une seconde elle ne céda à l'idée de faire sa correspondance ou de tricoter. Une telle probité professionnelle doit être rare. Je ne sais malheureusement pas si elle chercha à battre son propre record. Le second soir, je terminai mon stage.

Il ne m'a pas fallu moins d'un mois pour me réhabituer à la vie civile. La Maison, attentive à ce que je ne m'y accoutumas pas de trop, me pria de revenir en son sein pour y restituer les documents qu'elle m'avait remis lors de mon départ, sous la condition expresse que je les gardasse auprès de moi pour me remettre en mémoire, le cas échéant, l'organisation de la Direction Générale.
Fonctionnaire modèle, je me rendais à l'invitation, mais, je n'allais pas plus avant que le Cagibi des Renseignements. J'étais en Congés-Payés. Venir jusque-là, était déjà de la part d'un Apprenti Fonctionnaire une remarquable preuve d'abnégation.
Affilié à un Syndicat Unifié, j'eus pu m'éviter, grâce à une modique cotisation annuelle, cette intrusion dans mon droit le plus sacré, celui des Congés-Payés.

 

 

 

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