Randonnées dans le Parc National de la Vanoise ( été1968)
I

 
   


La veille du départ, nous sommes déjà sur les lieux, prêts. Les sacs sont bouclés, les chaussures de marche au pied du lit. Le petit-déjeuner est prêt pour que nous ne perdions pas de temps. Les grands préparatifs des veilles de jour J.
Le réveil vérifié deux fois au moins doit nous sortir du lit à quatre heures. À ma grande stupeur, il sonne à sept heures trente. J'ai pris un comprimé pour dormir, il a fait effet trop rapidement ! Ce contretemps nous permet de nous préparer en moins d'une demi-heure. Françoise oublie son argent. Elle ne s'en rend compte que quelques heures après. Affaire classée sans suite. Il n'est pas question de revenir sur nos pas.
A huit heures précises, nous attaquons la première des trois grandes randonnées que je veux faire en juillet. Cette première journée reste sans doute la plus épique de toutes. Dès le premier contact, la montagne nous donne la règle : on ne joue pas avec elle. Elle a établi depuis longtemps des règles qu'on ne peut dépasser impunément. En ce qui nous concerne, un simple rappel, un avertissement si l'on veut.
Partis de Courchevel - Moriond, nous marchons trois heures pour atteindre le col de la Platta, limite la plus proche du Parc National de la Vanoise depuis la station. Nous rejoignons la Platta par le ruisseau du Grand Pralin, au milieu des remontées mécaniques. Cadre particulièrement laid à éviter. La vallée de la Rosière qui grimpe au pied du mont Charvet est à préférer. Cette seconde voie, plus rapide, moins fatigante pour une mise en forme a l'avantage de laisser presque immédiatement derrière soi les ravages de la civilisation.
Approche décevante. La montée jusqu'aux Pyramides s'effectue au milieu des flancs nivelés, des derniers arbres abattus pour tracer des boulevards à ski. L'air ? La puanteur des échappements. Monde du progrès. On pourra bientôt parcourir les régions les plus reculées en voiture. À quand des trottoirs pour la gens marcheuse.
Au col de la Platta, nous devons à la limite du parc retrouver le chemin balisé. Des balises, il y en a, certes. Mais sans doute pas les bonnes comme nous le constatons quelques heures plus tard. Celles-ci sont rondes et rouges. Nous découvrirons un peu tard que le drapeau blanc et rouge est 1a seule balise valable, du moins prévue par le Parc. Dans le domaine de la balise, l'anarchie préside encore par endroits. Seule une bonne carte au 25 000° et une boussole permettent de se diriger en dehors des grands sentiers. Le rêve des marcheurs. Dure, dure dès le premier jour.
Depuis le col de la Platta, les ronds rouges nous conduisent à travers moraines et névés vers le col de Chanrossa, puis aux crêtes de Chanrossa et finissent par se perdre au sommet du roc Merlet (2 735) Et pour cause ! Samivel en ferait un dessin humoristique : deux touristes au sommet d'un roc, à la recherche de leur chemin. Pas tout à fait notre cas. Depuis le Merlet, nous admirons les lacs du même nom. Nous les dominons de trois cent cinquante mètres. Notre arrivée impromptue nous découvre, sans danger pour lui, un homme en train de braconner dans le Parc. Six cents mètres plus bas, les chalets de la Grande Val : altitude 2I58. Françoise "râle". Partir de 1650 m., monter à 2 735 pour redescendre à 2138. Ce sont là les joies de la montagne. On aime ou on n'aime pas.
En lot de consolation, devant nous s'élancent l'aiguille du Fruit, la Grosse Tête qui rappelle la dent du Villard, l'aiguille du Rateau. L'une des grandes joies de la montagne est bien d'avoir devant soi au sommet de la côte un immense panorama ! Il nous faut bientôt penser à retrouver une voie praticable pour descendre vers les chalets de la Grande Val où nous avions innocents décidé de nous arrêter pour y déjeuner.
Du sommet du Roc Merlet, il n'est pas question de descendre par le rocher, nous ne sommes pas équipés pour cela. Reste à trouver un passage plus bas, en rebroussant chemins jusqu'au Pas du Merlet. Ce n'est pas l'endroit rêvé pour quitter les cimes : un éboulis abrupte, plus bas, on rattrape l'herbe. Avant de belles chutes sur l'arrière-train. La position trouvée par hasard, puis adoptée, en peu de temps nous arrivons sur le sentier que nous avons aperçu depuis le sommet. Cette façon de descendre n'est pas la plus recommandée. Dans le cas présent, il n'y en a pas d'autre : le flanc de la montagne est trop raide pour envisager un autre mode de progression. C'est le fond verdi et les pieds en feu que nous atteignons, avec quelques heures de retard sur l'horaire, l'arrêt-repas prévu. La suite de la journée nous réserve d'autres surprises.
Les chalets de la Grande Val voisinent avec le sentier qui mène au refuge de Péclet-Polset. C'est le but de notre première journée de marche. Une erreur de ma part nous conduit en un tout autre lieu.
Au pont entre les chalets de la Grande et de la petite Val, il faut rattraper à flanc de pente, à quelque dix mètres de dénivellation, un chemin qui longe le ruisseau des Vals sur la droite et conduit vers le Plan du Pêtre et le col de Chanrouge. Nous ne nous laissons cette fois-ci pas abuser. Nous suivons le sentier balisé qui traverse le ruisseau, et … nous laissons le bon chemin sur notre droite. Le balisage fait foi ; la foi est trompeuse ...
Le Plan du Pêtre devint le col des Saulces. Et le sentier disparaît sans citer gare. Il paraît qu'il passe à droite du Petit Mont-Blanc par le col du Mane. Cela se peut, mais nous ne l'avons jamais aperçu. Sans doute à cause - il faut bien une cause - de la pluie qui se met à tomber avec violence. Le premier contact est désagréable, puis on s'y fait à l'exception des pieds qui renâclent.
Le col des Saulces atteint, je m'arrête trop stupéfait pour faire un pas de plus. Je m'attends à voir des glaciers mais certainement pas en aussi grande quantité. Surtout, je ne peux pas apercevoir Pralognan sur notre droite en contre-bas à mille mètres. Pralagnan ! Pas de Pralognan. La grande équipée débute véritablement. Il n'est pas question de passer la nuit là. Il nous reste une descente vertigineuse sous la pluie, ce qui n'arrange rien.
Cette dégringolade est à la fois le meilleur et le pire des souvenirs. Jamais je n'ai vu pente aussi impressionnante et glissante se précipiter comme un gouffre. Les frênes heureusement sont solides pour s'y agripper. Nous progressons à reculons une bonne heure. Françoise épuisée est sur le point d'abandonner s'il n'y avait à nos pieds l'espoir d'un endroit où se mettre à l'abri. La suite de la "chute" se fait assise, comme le matin, mais cette fois dans de l'herbe mouillée. Mouillé pour mouiller, ce n'est plus le problème du moment. Le problème du séchage viendra plus tard, nous avons encore bien trop à faire pour ne pas partir en vrille.
C'est à la ferme des Planes dans la vallée de Chavière que nous retrouvons les humains et un bout de civilisation. Qui osait critiquer ce matin ?
La journée est terminée. Nous ne voulons plus entendre parler de marche. Et pourtant, renseignements pris, nous devons nous traîner encore une demi-heure avant de trouver un abri pour la nuit. Peu nous importe que ce soit un palace ou une grange, notre seul désir, nous changer et de dormir. Ce souhait simple et naturel pose parfois quelques problèmes en montagne. Un concours de circonstance le rend possible. Monsieur Favre des Priaux (prononcer Les Prioux) nous offre le gîte et se propose de nous rapporter du pain de Pralognan où il part livrer son lait. Un vacancier compréhensif nous conduit dans sa voiture jusqu'au lieu-dit. Ah, les voitures !
Le Palace est une grange pleine de foin. On nous offre du lait pour nous rechauffer, on nous offre même de venir passer un moment de la soirée avec le patron et son commis. Cette invitation faite à des Étrangers est ce qui rend la Montagne si attachante. Ce qui est à moi est à vous et là-dessus un "ptit brin de causette" où l'on évoque la flore et la faune du pays, les habitudes des gens, les difficultés de la vie dans le coin. Monsieur Favre est particulièrement intéressé par la création du Parc National de la Vanoise, cela empêchera les fleuristes des villes de venir faucher les fleurs. Après tout, c'est plus normal que les touristes du coin en profitent. Moins fourbus, nous aurions certainement discuté plus avant dans la nuit.
Je ne sais s'il a fait froid cette nuit-là. En tout cas le foin est bien agréable même s'il pique et fait éternuer. Le lendemain, nos affaires sont encore humides. Nous, en revanche, nous sommes pleins d'entrain à l'idée de repartir, pour une toute petite randonnée qui doit nous conduire à ce qui aurait du être notre étape de nuit la veille.

[Description du chalet de M. Favre aux Priaux.

Les Priaux, petit hameau d'une dizaine de granges dans la vallée de Chavière, au-dessus de Pralognan, ne sont plus habités en permanence en été que par Monsieur Favre (que ce soit une personne nommée Favre n'a rien d'extraordinaire : tout le monde où presque se nomme Favre à Pralognan, comme Ruffier à Champagnie. C'est une sorte de label d'authenticité réservé aux indigènes). Il y surveille son troupeau aidé de son commis. Avant le début de la saison en bas dans la station, il fait lui-même le fromage. La saison commencée, il descend son lait chaque jour à Pralognan, cela est paraît-il plus rentable.
Lorsqu'on arrive par la vieille route, c'est la quatrième maison à droite le long de la ruelle qui traverse le village.
Les matériaux sont du coin : pierres sèches empilées, bois de sapin, lozes en guise de couverture. Vue de la rue, la façade de pierre est sévère avec deux ouvertures seulement : une porte ouvrant sur l'écurie ; au premier étage toujours par rapport à la ruelle, une petite fenêtre qui éclaire 1a partie habitation. La façade postérieure est complètement enfouie dans le sol. Celle que l'on aperçoit en arrivant est aveugle, elle s'élève en suivant la courbe de la butte. La façade principale est bâtie en loze jusqu'au premier étage, au-delà les pierres sont remplacées par des planches. Quatre marches donnent accès à l'habitation par une porte qui sert aussi de fenêtre. Devant une cour, qui doit servir de parc à bétail.
L'écurie est en partie enfouie dans le sol. C'est une antre sombre éclairée par la seule ouverture de 1a porte. Comme à l'extérieur le mur est fait de pierre sèche. Le sol de terre battue et de dalles est incliné vers le milieu afin de récupérer le purin dans deux rigoles de part et d'autre de la porte. Les rigoles n'ont pas d'écoulement, lorsque nous arrivons le commis était en train de les vider.
Cette installation rudimentaire est typique, le sol n'est pas recouvert de paille. Les bêtes séjournent rarement à l'étable en été. De toute façon, l'herbe est ici trop précieuse pour servir de litière.
La partie habitation est de beaucoup la plus intéressante. Rustique et sombre, ce qui fait tout son charme. Murs en pierre sèche, charpente apparente avec son importante poutre faîtière. Une demi cloison appuyée sur une poutre partage la pièce en deux parties. L'une réservée au jour, l'autre à la nuit.
Lorsqu'on entre, on aperçoit tout d'abord la table et les bancs en gros bois patiné et noirci par la fumée. Face à la porte, le mur est nu, seul trône un sac de gros sel dont on se sert dans l'alpage pour attirer les vaches à leur place réservée pour la nuit et pour la traite. Contre le mur de gauche le fourneau paysan, bas sur pied et ventru. Quelques marmites avec un cul profond qui entre en partie dans le foyer. Dans un angle, tout le matériel nécessaire à fabriquer le fromage : foyer à même le sol, chaudron de cuivre noirci suspendu à une potence, hotte. Tout à côté suspendus au mur, le tranche caillis, le brasse caillis, les toiles et les moules. Ce coin est le haut lieu et la raison d'être du chalet.
La partie réservée à la nuit est aussi simple : deux lits, l'un, le plus vaste est réservé au patron, l'autre à son commis. Plus haut, en altitude, les lits sont confectionnés en planche, le foin fait office de matelas, les planches de fonds de sommier.
Le reste du mobilier est constitué d'un bahut bas à deux portes faites en grosses planches. Pour donner plus de rusticité encore à l'ensemble, le plancher est un assemblage de madriers bruts. ]

Sur le coup des six heures, dans la grange des Priaux la fatigue de la veille a presque totalement disparu. Françoise a bien quelques difficultés à se mettre sur pied. Elle s'abîme dans un fou rire à la vue de toutes nos hardes suspendues çà et là. Il. y en a effectivement partout. Elles sont encore humides. L'étape sera courte et le soleil semble vouloir être de la partie. Nos sacs fermés ont un aspect particulier : chaussettes, chaussures, pantalons pendent de tous côtés. Il ne nous manque qu'une petite trompette pour annoncer le passage des fripiers.
Seconde journée sans histoire, le sentier est bien tracé. Des Priaux, nous remontons la vallée du Doron de Chavière puis celle du Doron de Valpremont avant d'arriver au refuge de Péclet-Polset. Cette partie de sentier court la montagnette, comme on dit dans la région.
Trois heures et demie pour arriver à destination. Le soleil a eu le temps de nous faire apprécier la montée, de sécher nos habits, de nous donner soif. Nous passons le reste de la journée près du lac Blanc situé à un quart d'heure du refuge. Dans un ciel immaculé, on aperçoit sur la gauche les aiguilles de Péclet et de Polset, un morceau du glacier de Gébroula, en face le col du Grand Infernet est dominé par un dôme dont il m'a été impossible de trouver le nom. Ce paysage est somptueux baigné par le lac Blanc qui n'a de blanc que le nom. Il est émeraude et bleu gris par endroits. (Ce nom provient sans doute des glaçons que le lac charrie). Quelques petits torrents descendent du Grand Infernet. Ce n'est qu'émeraude, bleu gris, blanc d'écume, blanc bleuté des glaciers, blanc gris des névés, gris clairs ou foncés.
Un brusque amoncellement de nuages nous ramène précipitamment au refuge sur le coup de six heures pour y trouver un groupe dont nous seront les clowns involontaires.
Décidés à nous coucher tôt pour être debout sur le coup de trois heures, nous avalons une pilule pour dormir comptant sur l'effet du repas pour en retarder l'action. C'est compter sans un retard. Le repas à peine entamé nous sommes ivres sous l'effet du produit. Trouver l'orifice de la bouche devint un problème épineux, parler une équation insoluble, descendre les escaliers qui conduisent à la cuisine afin de régler le tenancier, un exploit, les remonter vers le dortoir accroché à la rampe de l'escalier, attaquer l'escalade qui me permet de trouver un bas-flanc supérieur… Le rire de nos coturnes me réveillent moment plus tard : ils rient encore de nos pitreries involontaires.
Trois heures : il fait nuit noire. Je me lève pour aller observer le temps ; au passage, j'écrase un ou deux dormeurs. Façon comme une autre de réveiller son monde.
Le ciel est bouché. On n'aperçoit pas une étoile. Il commence à pleuvoir. Je lance à voix haute le verdict : il pleut. Se recoucher, c'est ce que chacun espère ou redoute à chaque aube en montagne. Ce n'est pas encore ce matin que l'on partira avant le soleil. Françoise est furieuse. Ses soupirs, quelques mots discourtois pour le temps sortent de leurs songes les dormeurs les plus acharnés. À l'entendre on pourrait croire qu'elle a raté le départ de sa vie. Elle retrouve finalement le sommeil et nous tous par la même occasion. Ces quelques heures gagnées sur la fatigue sont une bonne aubaine : nous nous préparons à une course de onze heures, sans nous en douter naturellement.
Sept heures. Nouveau réveil. Le bon cette fois. Dehors le ciel est en partie dégagé et la brume se lève. C'est bon signe.
Lever rapide, toilette ultra rapide pour la forme. En une demi-heure nous sommes sur le départ, prêts à attaquer une première de l'année. Première modeste, le col de la Croix de la Rue (2 928). Ce col permet de passer en Maurienne en évitant le long détour par le col de Chavière (280I) et la longue descente vers Modane avant de remonter la vallée en direction de Termignon. Sur la carte pas de sentier qui conduit au col de la Croix de la Rue. Ce passage nous a été donné par le gardien du refuge. Au départ du refuge Péclet-Pôlset, redescendre en direction de Pralognan jusqu'à la croisée des chemins pour le refuge et le col de Chavière. À la balise, prendre à gauche du gros rocher (on vient du refuge), le sentier descend le long de 1a pente vers le Doron de Valpremont qui naît du glacier de la Masse. Arrivés là, nous devons rattraper l'arête d'une moraine imposante qu'il faut remonter jusqu'au "terminus'". Françoise commence selon une habitude bien établie, une tradition presque, à "râler" : le départ est rapide, les moraines sont pénibles.
Nous attendons nos compagnons de route sur le névé au pied de la cheminée qui conduit au col. Ce matin, nous sommes huit pour commencer la journée. Le temps leur étant contraire nos coturnes abandonnent leur course aux Aiguilles de Pléclet et Polset et décident de passer le col avec nous avant de redescendre par la Masse. Leur proposition s'avère utile, ils ont des piolets. L'un d'eux courageux et galant décharge ma cousine de son sac. Heureusement pour moi. Je réalise à présent qu'il m'aurait fallu passer deux fois le col, la première fois pour y déposer mon sac et la seconde fois chargé naturellement de celui de Françoise.
Tout le groupe soudé, après une pose-fruits, - il a eu du soleil juste le temps de nous faire peiner pendant la montée -, nous reprenons notre ascension. Le névé est abrupt à se maintenir en amont. Pour briser la monotonie, le névé traversé, nous en attaquons un autre à la verticale aidés de piolets pour les uns. Pour les autres, ils disposent de leurs mains et envient les heureux qui n'ont pas à goûter les brûlures de la neige gelée. Cette première partie est un apéritif. Le sérieux commence ensuite avec le rocher. Pour qui connaît bien les dessins humoristiques de Samivel, il peut se reporter aux croquis de passages difficiles et aura une idée des vingt minutes qui suivent. Rien de particulièrement difficile en soi, quelques moments délicats pour trouver une prise avec un sac d'une quinzaine de kilos, un ou deux refus d'obéissance de la part du sac toujours, qui ne souhaite pas ou ne peut pas passer entre deux roches, le piolet dont on ne sait plus que faire et même la dame que l'on pousse avec respect par le fond car elle a les jambes trop courtes pour monter à califourchon sur un rocher et se propulser avec les moyens du bord.
Nous l'avons vaincu notre col, en deux heures depuis le refuge. Il nous bat à son tour. À peines arrivées, il se met à pleuvoir des cordes. Les appareils de photos sont restés dans les sacs et la postérité n'admirera pas notre brochette boueuse. Plus question pour nos compagnons de rejoindre la Pointe de l'Echelle et le glacier de la Masse. Ils rebroussent chemin mais encordés cette fois.
Sans nous attarder nous continuons notre route. Quel euphémisme ! De route, aucune. Du névé, rien que du névé. Monter cela va toujours, redescendre réserve parfois des surprises surtout lorsque votre cousine sans crier gare inaugure un nouveau moyen de locomotion. Je lui ai pourtant expliqué en détail la marche à suivre. Malgré elle, elle en invente une autre. J'entends tout à coup mon nom qui s'éloigne : - AL..a..i .... n. Françoise glisse sur la pente. Un coup d'œil au pied du névé me rassure sur la suite des événements : il va en se relevant et aucune pierre ne pointe. Il ne me reste plus qu'à rire aux éclats et lui conseiller malgré tout de se freiner avec les pieds si elle arrive à basculer ses pieds en avant. Debout dans la position du parfait skieur sans ses planches et ses bâtons, je glisse léger pour la rejoindre. Elle gagne la course mettant à profit sa trouvaille. Reste à inventer un moyen de supprimer l'humidité ! Très contente de son exploit, bien que le temps ne soit pas favorable, Françoise immortalise le névé. Photo toute blanche mais réussie. En gros, cela donne deux traces, l'une toute droite, l'autre en biais, sur fond blanc avec tout au sommet un mince liseré gris, le ciel. Le commentaire peut se résumer en "Elle et Lui" ou "Emportement féminin".
Que des névés à descendre avant de retrouver le sentier que nous avions aperçu très loin en contre-bas. Françoise réitère ce qui est devenu un jeu, puis se lasse : décidément il reste à trouver un moyen pour se préserver le fond de l'humidité. Nous rattrapons le ruisseau de Saint Benoit quatre cents mètres plus bas. Il pleut toujours, mais cela ne nous empêche pas d'admirer le Fond d'Aussois, sorte de petite plaine perdue au milieu des montagnes avant de dominer les barrages du Plan d'Amont et du Plan d'Aval. Arrivés à ce point juste au-dessus de la vallée de l'Arc, nous poursuivons sur un sentier corniche tout nouvellement retracé. Il conduit au-dessus de la vallée vers la Tura puis vers la Loza qui doit sans doute son nom à ses toits de grosses pierres plates. Ces quelques masures grises posées sur un fond vert cru sont d'un effet surprenant.
La pluie a cessé depuis deux heures environ. Cela n'a plus d'importance. En cinq heures, elle avait fait son œuvre avec constance. Le ruisseau de Bonne Nuit apparaît juste à point. C'est ce que nous commencions à désirer le plus ardemment. Le but n'est plus loin. Dans une heure, nous comptons atteindre Termignon, étape du soir comme il en a été décidé en cours de route sur les instances de Françoise qui semble ne plus vouloir s'arrêter. Et pourtant si elle savait qu'elle doit recommencer l'exploit-chute libre du premier soir de notre randonnée ... Cela arrive lorsque le sentier décide de disparaître sans prévenir à la hauteur du Mont. Françoise, que j'ai plutôt l'habitude d'entendre lors des montées, se manifeste bruyamment. Peine perdue, je suis seul à pouvoir apprécier son répertoire montagnard et je ne pense qu'à lui tracer le chemin à travers les arbres et les herbes trempés.
Termignon n'est déjà plus la montagne : les gens y sont moins accueillants sous le vent du tourisme et du profit. Cela nous oblige à échouer à 1'hôtel du Doron où la patronne nous reçoit avec beaucoup de gentillesse et de compréhension, effrayée sans doute à la pensée de la route que nous avons parcourue en un jour (onze heures de marche). Elle nous donne une chambre au calme et des draps, une douche chaude aussi, offerte gracieusement pour nous remettre. La chaufferie est transformée en déballage de séchage. Il paraît que nous étions drôles.
Le lendemain, quatrième journée de randonnée. Le bon lit aidant nous partons, sans faire trop de bruit, sur le coup de huit heures. Le soleil nous attend à la porte, radieux. Termignon, le pont des Gouilles, le pont du Villard, le Villard, tout cela sans histoires avec un temps frais, juste à point pour faire goûter la marche. L'habitude prise, nous ne sentons plus nos sacs ; marcher est devenu un véritable plaisir. Grimper de mille mètres, sous un soleil déjà haut l'est moins.
S'il vous vient à l'idée, un jour, de rejoindre l'Entre-Deux-Eaux par les chalets de Chavière et le Plan du Lac, c'est-à-dire par la montagne, alors partez tôt, très tôt afin de pouvoir assister au lever de soleil depuis le sommet de la rampe. Ce doit être fort beau et, beaucoup moins pénible. Nous battons ce matin-là un record de "sur place". Chaque ruisseau, chaque ruisselet, chaque centimètre carré d'ombre ... nous regardent nous arrêter pour respirer ou pour boire. Le sentier est une véritable rampe caillouteuse, perdu parfois sous les éboulis d'une route en construction. Un des hameaux dans la montée s'appelle La Traverssette ; quelle idée !
À une heure du Plan du Lac, les chalets de Chavière sont une petite merveille, sans lendemain. La route en construction passe à leur pied. Il en sera bientôt fait de leur charme avec les papiers gras et les boîtes de conserve. Le Plan du Lac aussi est condamné pour qui aime la solitude. La route poursuivra sa course jusqu'au torrent de la Rocheure et sera, ouverte à tous jusqu'au Lac. Une fois terminée, peut-être aura-t-on droit à un peu de calme. Pour le moment ce n'est qu'explosion de dynamite, hurlement des engins mécaniques.
Plus loin sur le plateau qui descend en pente douce vers la chapelle Saint-Barthélemy on retrouve le silence et la solitude rocailleuse du Mont Lanserlia, du Rocher du Col posté au-dessus de notre étape du soir : le chalet-refuge d'Entre-deux-Eaux.
Entre-Deux-Eaux, encore un coin merveilleux qui l'on aborde avec joie. Lorsqu'on passe le ruisseau de la Rocheure, le chalet n'est plus qu'à un quart d'heure de petite montée. Il émerge peu à peu contre le flanc de la montagne, simple et plein de charme. C'est un de ces chalets construits contre la pente. Une écurie en dessous pour niveler le terrain, au rez-de-chaussée - premier étage un grand corps de bâtiment bas terminé par une bâtisse à étage. L'effet est assez surprenant. L'intérieur se divise en trois parties : le bâtiment à étage composé d'une salle et de chambres, est réservé à la clientèle stable. Le corps de bâtiment est lui divisé en deux parties : l'habitation des maîtres et le refuge pour les gens de passage.
Le lieu pourtant sombre et très frais lorsque le soleil a disparu est attachant sans doute grâce à ses propriétaires : les Burdin. Je garde de ce passage à Entre-Deux-Eaux un souvenir particulièrement chaleureux.
Décidés à être au lit au plus tard à huit heures car Françoise depuis le matin ne veut plus entendre parler de montée sous le soleil, nous commençons à nous préparer lorsque madame Burdin vient nous demander de remplir des fiches de police (cela remplace sans doute le registre auquel nous étions accoutumés). Un enfant s'est égaré l'année précédente, et, faute d'avoir enregistré son passage, on avait perdu du temps dans les recherches. Lorsqu'elle apprend ainsi qui nous sommes, cela devient une véritable fête. Elle est désolée de ne pas nous avoir reconnu. Et pour cause, elle ne nous a jamais vus. Elle ne se pardonne pas de nous avoir laissé ainsi tout seuls dans notre coin sans rien de chaud dans le ventre. Elle veut à tout prix réparer son erreur. Cela nous oblige, avec un somnifère encore - quelle drôle d'habitude -qui commence à faire ressentir son effet, de nous retrouver avec toute la famille à la cuisine. Sa première idée est de nous mettre " à la salle ", pensant peut-être que nous préférerons une autre compagnie que la leur. Comme tout nous semble permis, notre prière est exaucée : rester à la cuisine. Une cuisine de chalet est sans doute le lieu le plus agréable lorsqu'on a la chance de s'y asseoir avec les gens de la maison.
Madame Burdin débarrasse un coin de table pendant qu'une de ses filles prépare la soupe, que l'autre sort le lait au goût de fleur, le sérac-maison. Pendant ce temps, le père cherche du vin à la réserve. En un tour de main on nous compose un repas couronné d'une tarte, œuvre d'une des demoiselles Burdin. Nous venons de dîner, nous recommençons par gourmandise. Il y a de quoi. Au début toute la famille craint que ce repas nous paraisse trop simple. Cela ne dure pas longtemps, nous mangeons avec un plaisir trop évident. Seul le père croît devoir s'excuser pour son vin ; il est pourtant bien bon. Je termine la bouteille après le lui avoir affirmé.
Le coucher prévu pour huit heures a lieu bien après onze heures. Personne ne voit passer le temps. Nous avons tant parlé du chalet, du docteur, des fils absents, de nos études, des chamois venus du Grand Paradis. En fin tout ce que l'on peut se raconter auprès d'un bon feu dans une pièce où tout a été taillé à la main par des menuisiers venus autrefois passer 1a belle saison au chalet. Je serais bien resté vivre avec ces gens qui savent tout offrir et s'excusent encore parce que ce n'est pas assez bon. Ils savent donner, ils savent encore vivre aussi. Chaque chose reste pour eux à sa véritable place.
Cette réception est sans doute un peu exceptionnelle, si je l'évoque c'est pour montrer combien les gens de la montagne restent simples, (ce qui ne veut pas dire en retard. Comme je l'ai constaté de nombreuses fois, ils sont très à la page et possèdent une finesse que beaucoup pourraient leur envier), connaissent l'hospitalité telle qu'on devait la pratiquer autrefois. Le passant connu ou inconnu est accueilli avec curiosité, certes, mais il sait qu'il ne manquera de rien. Réconfort matériel et moral lui seront offerts comme une chose naturelle, avec chaleur.

[Chalet-refuge d'Entre-Deux-Eaux.
Essai de fiche publicitaire
Au pied de la rocaille du Rocher du Col, le refuge d'Entre-Deux-Eaux domine le confluent des torrents de la Leiss (direction de Tignes) et de 1a Rocheure (direction de Val D'Isère) d'une centaine de mètres. En contre-bas quelques maisons d'alpage. Face à soi, depuis la terrasse, la Gorge-dessus et le ruisseau du Doron. A droite le Turc dominé par le Grand Roc Noir ; à gauche la Pointe de la Réchasse ; à l'extrême gauche, dominant la vallée de la Leisse, la Pointe Mathews.
Que l'on vienne de Termignon par la montagne ou que l'on vienne du col de la Vanoise, on aperçoit le refuge de loin. Sa grosse bâtisse longue dominée à l'une de ses extrémités par un corps à étage retient 1'attention. On pourrait croire voir une étrave à l'assaut d'une énorme vague. Une partie du chalet, tout en restant sur le même plan, est un premier étage, l'autre partie étant, elle, de plain-pied.
La bâtisse est sévère d'apparence avec ses portes basses et ses petites fenêtres mais la faune du coin, poules au plumage dorsal peint en bleu pour les différencier de celles des voisins, lapins, chiens, âne, vaches égayent le paysage. Les chaussettes des acharnés de la montagne, dans un état de décomposition plus ou moins avancé ajoutent une petite note originale. À titre indicatif, l'état des chaussettes de votre serviteur battent tous les records. Il en fait une consommation impressionnante : quatre pairs et quelques garanties absolument neuves au départ.
Sous une partie du chalet, l'écurie qui peut à la rigueur servir de dortoir en cas d'affluence ; le bacha (bassin) que l'on approche de très loin aux aurores ...
Au niveau de l'habitation, 1a partie plus proche de la vallée, juste au-dessus de l'écurie sert le dortoir, une partie est réservée aux personnes de passage pour une nuit. C'est une vaste pièce divisée en trois parties : une salle, deux pièces de nuit avec des bas-flancs où l'on peut dormir pour quatre francs quelle que soit votre appartenance.
Jouxtant le dortoir, le logis des maîtres constitué d'après ce qu'il semble d'une pièce à tout faire, d'une réserve et d'une cuisine. Celle-ci est entièrement faite de bois, seule fait exception une belle cuisinière campagnarde. Buffets incorporés aux murs, bahuts, table, bancs, tout a été taille à la main à l'époque des parents de madame Burdin.
On peut de la cuisine accéder à 1a troisième partie du chalet . On débouche alors dans la salle réservée aux pensionnaires. Sur la gauche, un escalier monte aux chambres.
Pas tout à fait refuge, mais déjà plus ferme, le chalet d'Entre-Deux-Eaux abrite des montagnards depuis plus de cinquante ans. Les prix y sont plus raisonnables que dans certains endroits, il faut pourtant tout monter de Termignon qui est à quatre heures de marche. Pralognan est à 4 h 30, Tignes 5 h 30, Val d'Isère 7 h, Termignon 4 h et la haute vallée de la Maurienne..]

De quatre heures, le lever est repoussé à cinq. C'est tout ce qu'il est possible d'obtenir de Françoise qui, traumatisée par la chaleur et la fatigue de la veille, veut à coup sûr passer le col de la Vanoise avant l'arrivée du soleil. J'ai beau lui expliquer, renseignements pris, que le soleil ne se lève pas avant dix heures environ au col et que deux heures suffisent au plus pour l'atteindre, elle ne veut rien entendre. Logique toute féminine !
À cinq heures trente, nous partons, saluant au passage une des demoiselles Burdin qui commence sa journée en allant traire.
Laissant derrière nous Entre-Deux-Eaux, les Fermettes situées au pied du refuge, la chapelle Saint-Pierre où un prêtre vient encore de temps en temps dire la messe, nous remontons la vallée de la Leisse jusqu'au pont de Croè Vie avant d'escalader une dénivellation de quatre cents mètres. Françoise décide de prendre son temps pour la grimper. Je comprends pourquoi elle tenait tant à ce que l'on parte tôt. Nous examinons avec étonnement le pont de Croè Vie. À quatre heures de tout village, les hommes ont construit un pont de pierre en arc pour passer la gorge.
Une heure et demie pour atteindre le sommet de la côte. Nous avons pour excuse d'avoir retracé le chemin sur un névé. Mais enfin, c'est le temps qu'il faut environ pour arriver au refuge Félix Faure !
La traversée du ruisseau de la Vanoise oblige Françoise à quitter ses chaussures. Les pieds mouillés, il ne nous manque plus que de l'être complètement. La pluie fait le reste. En guise de cadeau de fin de route, le ciel nous réserve un orage. Non pas la queue mais le plein cœur. Ça craque de partout avec un écho formidable. Du Molard de la Losa, au refuge Félix Faure, c'est-à-dire en vingt minutes, nos meilleures protections sont vaincues et laissent passer la pluie. Françoise va ramener un souvenir sous forme d'angine qui la maintient huit jours au lit.
La randonnée se poursuit en prises de vues. Le soleil est enfin de la partie. Douche écossaise montagnarde ! Peu importe. La Grande Casse, la Réchasse et son glacier... tous les sommets de la région de Pralognan sont visibles. Le lac des Vaches est assez sec pour qu'on puisse emprunter le passage qui le traverse en son milieu.
Les Fontanettes, Pralognan. Notre randonnée est terminée. Soleil et mauvais temps se la sont partagée à égalité. Juste milieu en somme.

 

 

 

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