Randonnées dans le Parc National de la Vanoise ( été1968)
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Le départ de la seconde randonnée est moins précipité. J'ai un compagnon de route moins enthousiaste, mon frère aîné, Jean-Louis. Cette promenade le tente, mais il entend faire une promenade et non pas un marathon. Il est grand et fort et peut porter la moitié des provisions. Pendant la première randonnée, j'avais dû me charger de la plupart de ce qui rend les sacs si lourds. Françoise avait cependant porté le pain, elle y avait tenu !

Il n'est pas question de partir tôt le matin ou relativement tôt, trois heures de l'après-midi lui sembla une heure convenable pour arriver à Pralognan, ou nous laissons la voiture. L'approche trop sommaire à son goût mérite d'être améliorée. Nous voilà, dans le téléférique du mont Bochor : six cents mètres de dénivellation gagnée. Je ne veux pas lui donner de mauvaises habitudes dès le départ. L'air de rien, je lui propose de passer le col Rosset, histoire de nous mettre en jambes. Je lui fais un 2 480 pour redescendre ensuite à 2 300 et retrouver un sentier que l'on peut prendre dès l'arrivée au mont Bochor (2 023).

Dès le départ, il se montre moins bon "élève" que Françoise. Elle, elle se contentait de râler lors des montées. Lui râle à la perfection et prétend suivre son propre rythme particulièrement riche en temps de repos, haltes pour boire, haltes pour vanter les joies de la randonnée en hélicoptère. Rien que ça. Ou même en char d'assaut. Souvenir de son temps passé au volant d'un de ces engins.
Dès le col, un orage, juste à point pour goûter sans plus attendre ce dont j'avais pris l'habitude la semaine précédente. Ce n'est pas à son goût, mais sa bâche (militaire) lui rappelle de bons souvenirs. Il poursuit sa route et fait connaissance avec le névé du col Rosset avec plus de retenue que Françoise. Le ruisseau du Villonnet traversé très haut en amont du passage normal car la pluie des derniers jours l'a transformé en torrent, nous donne l'occasion de perdre le chemin. Il y a là un beau cône de déjection, très bonne occasion de rejoindre le sommet du lac des Vaches avec rapidité et prudence.

Il sera dit que jamais je ne parviendrais à passer le col de la Vanoise avec un temps convenable. Le refuge Félix Faure à peine derrière nous, une tempête de grêle s'abat et nous laisse une visibilité de quelques mètres. Je connais heureusement le chemin, il est bien tracé. Pour toute vue, de la grêle ; pour tout plaisir, les oreilles brûlées sous les rafales. Soleil parcimonieux, pluie, grêle tous les ingrédients pour donner de l'enthousiasme à un tiède marcheur. Au Molard de la Losa, juste au-dessus de la vallée de la Leisse la tempête cesse aussi brusquement qu'elle a débuté et nous laisse apercevoir Entre Deux Eaux. J'ai tant vanté le coin que j'aurais été ennuyé d'une mauvaise impression.

Entre Deux Eaux n'a pas changé, il y fait toujours aussi frais le soir. Mais l'accueil des Burdin est là pour rechauffer.

Le chalet est plein à craquer d'américains venus de Californie pour contempler faune et flore du Vieux Continent. La flore, ils risquent la voir, elle ne peut pas fuir. Quant à la faune, ils n'ont aucune chance. À plus de dix minutes du chalet, on entend leurs cris et leurs rires. Une bande de lillois ne leur cède en rien avec plus de retenue mais avec tout autant d'efficacité. Je ne ferme pas l'œil cette nuit-là, tenu éveillé par leurs soupirs et le claquement de leurs dents. Le lit que je partage avec Jean-Louis n'est pas non plus fait pour aider le sommeil : c'est une gorge profonde dans laquelle nous roulons malgré le polochon glissé sous le matelas pour tenter de rétablir la situation.

Cela nous évite un réveil trop brutal à quatre heures du matin.

Nous avons décidé de fuir avant que la horde de nos amis américains ne se lèvent. Nous avons appris de leur guide qu'ils doivent suivre la même route que nous, c'est-à-dire la vallée de la Rocheure, Bonneval et le refuge du Carro à la frontière italienne.

Toilette sautée à pieds joints, heureuse surprise de constater que les Burdin nous ont préparé un petit-déjeuner en guise d'au revoir. Discussion avec le guide qui nous dit avoir abandonné en partie son projet : leur route vers le Carro passe à présent par la vallée de Lanslevillard, Bessans. Nous partons avec un lever d'un jour plein de promesses.

En moins de dix minutes, nous sommes au torrent de la Rocheure au pied des chalets à Borrel. Il ne nous reste plus qu'à 1e suivre jusqu'au fond de la vallée. Le Turc est tout illuminé de soleil matinal. Derrière, tout le glacier de la Vanoise étincelle, feu et rose. Malheureusement le fond de la Rocheure est couvert, les nuages semblent stagner. Jusqu'au chalet de la Rocheure, à un peu plus de deux heures de marche d'Entre Deux Eaux, la vallée est tapissée de fermes d'alpage : Balme Froide, Pierre Blanche, Pierre Brune. On y découvre même une chapelle dédiée à Saint-Jacques. Les troupeaux devaient y être importants autrefois comme en témoignent les nombreuses constructions. À présent on rencontre de-ci de là quelques vaches, quelques cheminées fonctionnent encore, mais l'alpage paraît abandonner.

Trois heures après notre départ, nous arrivons à l'emplacement du refuge en construction. C'est un refuge entièrement construit en bois avec un toit à deux pentes qui descendent jusqu'au sol. Il sera ouvert toute l'année et non gardé ; cela inquiète ses constructeurs.

C'est là qu'une fois de plus, le chemin dispairaît ou peut être 1'avons-nous quitté par mégarde. Peu importe, nous savons qu'il faut longer le pied de la Roche Blanche pour arriver au lac de la Rocheure puis à la Quécée de Tignes. Ce sont des guides rencontrés au refuge qui nous ont indiqué la direction à suivre, nous précisant avec bonne humeur que nous ne risquons pas nous perdre. Arrivés au col nous saurions nous reconnaître, on ne peut pas aller plus haut et il y a là une balise, un rail de chemin de fer.

Forts de leurs conseils et de notre carte nous avançons à travers les alpages. Mais conseil et carte ne suffisent pas, pour nous du moins. Au premier ruisseau, nous sommes toujours sur la bonne voie. Au second ruisseau, la direction reste toujours excellente. Un troisième cours se présente. Dans notre élan, nous le traversons laissant, une bonne fois pour toute, la voie normale sur notre gauche. Il n'y a aucune inquiétude à avoir : nous passons au pied de roches blanches. Et pour cause, elles le sont toutes dans le coin. Les vaches fort civiles nous accompagnent un brin de route puis délaissent ces humains sans sel.

Finalement nous devons attaquer la pente, plutôt rude. Il n'y a pas d'autre issu sinon celle du ruisseau et, pas le bon naturellement. Le nôtre coule de l'autre côté de la Roche Blanche. Nous grimpons sous un petit rayon pervers : le soleil a choisi cet instant critique pour se dévoiler. Et nous avons grimpé loin l'un de l'autre pour éviter les chutes de pierre. Et nous avons grimpé. Jean-Louis maugré loin dans mon dos que la montagne est merveilleuse vue d'hélicoptère. Encore un souvenir ému de son temps sous les drapeaux. Pour ma part je trouve cette ascension relativement agréable ; cela aurait pu être mieux. Je continue seul laissant l'armée au loin, trop pressé de parvenir au terminus de cette pente. Tout à coup j'entends à mes pieds un bruissement d'ailes. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, une perdrix des neiges se précipite sur un névé qu'elle prend en glissade abandonnant derrière elle toute une couvée qui aussitôt revendique avec force pépiements. Le spectacle est intéressant, mais je m'éloigne rapidement avec précaution vers le sommet.
Le sommet, je l'ai atteint, en pure perte. Il ne nous reste plus qu'à redescendre si nous avons par hasard l'intention d'arriver au col. Jean-Louis prend pour me rejoindre juste le temps nécessaire pour sécher mes vêtements. Il a à peine le loisir de me traiter de chamois en délire que nous repartons. Le ciel se rouvre, menaçant. Quelques instants de descente et nous avons grimpé. Et nous avons grimpé dans la molasse. Et nous avons grimpé dans des champs de névés vierges de toutes traces. Cela méritait bien le détour. Plus nous grimpons et plus je deviens oiseau rare. Un dernier nom d'oiseau nous découvre un plat et un panorama merveilleux. Cela doit se situer au pied du col du Pisset. Que l'on en juge : des glaciers et de la neige partout. Le tout sous un soleil radieux revenu le temps de nous laisser apprécier. Jean-Louis en devient muet. Devant nous et pour nous seuls, le glacier du Véfret et la pointe du même nom, le glacier des Léchours, l'aiguille de Méan-Martin et sa pointe, le glacier de la Roche Blanche, une partie du glacier des Fours, la Pointe du Pisset. Nous restons longtemps sans dire un mot. Puis Jean-Louis parle, parle pour dire toute son admiration. À l'en croire il n'a plus l'intention de repartir. Quel exploit le taciturne Jean-Louis peu enclin à s'extasier n'en revient pas. Je ne peux pas former un mot, ce paysage merveilleux a produit sur moi l'effet contraire. Dieu sait si je suis bavard pourtant.

Nous rejoignons sur les névés à flanc de pente les Quécées de Tignes ou si l'on préfère le col de la Rocheure. C'est un col effectivement mais pour y accéder d'un côté comme de l'autre il faut aller un peu à l'aventure. De part et d'autre il n'y a pas de sentier ou même de trace, le seul point de repère est la balise que l'on découvre au dernier moment en venant de la vallée de la Rocheure et que l'on aperçoit à condition d'en connaître l'emplacement en venant de Val d'Isère juste avant d'arriver au pied de la muraille de molasse au sommet de laquelle il se perche.

Nous retrouvons là l'équipe des lillois. Notre arrivée provoque des plaisanteries. Nous avions au départ une bonne heure d'avance sur eux. Le temps de leur expliquer notre détour pour le sport (sic) et les merveilles rencontrées, entre autre un chamois sur la Roche Blanche, et leurs plaisanteries deviennent admiratives. La descente sur Val d'Isère est rapide. Il n'y a plus qu'à se laisser aller. Nous les avons quittés à la hauteur du Manchet, étape de midi, avant de repartir sur Bonneval par le col des Fours.

J'ai prévu sans l'arrêt. Jean-Louis qui par malheur a consulté la carte se refuse tout net d'escalader mille mètres pour en dégringoler autant (Le Manchet : 1976 m., le col des Fours : 2 979 m., Bonneval : 1783 m.) Il ne sait qu'une chose : à défaut d'hélicoptère, il n'est pas question de faire de l'hélico?stop, nous ferons de l'auto?stop. Cette décision nous laisse tout le loisir de nous restaurer et surtout de nous sécher. Je n'ai plus une chaussette sèche. Le séchage est rapide, beaucoup trop rapide. J'y ai perdu une paire. Oubliées un moment au-dessus du feu je constate, l'odeur aidant, qu'elles ont vécu, finissant leurs jours carbonisées vives.
Vers trois heures nous étions sur le bord de la route, levant aimablement le pouce pour attirer l'attention des automobilistes. Je ne sais si cela provient de notre tenue, mais nos tentatives de charme restent sans effet pendant de deux bonnes heures. Jean-Louis, qui a le temps de penser, commence à souffrir des pieds, son genou droit se fait sentir... Il ne fait pas chaud. Il se demande s'il ne va pas plutôt passer de l'autre côté de la route essayer son charme dans la direction de Moutiers.
Une 204 coupe court à son intention. Nous voilà, montagnards accomplis, partis vers l'ivresse des sommets. Une autre âme charitable nous épargne la fatigue de la descente.

Bonneval ; oui, mais quelle arrivée minable pour des randonneurs partis à la conquête des sentiers de montagne.

 

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le texte de la randonnée III, étape de blancheur absolue dans la neige et le brouillard, un jour
a décidé de disparaitre pour retourner vers l'immaculé.

 

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