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LE TOUR DU MONDE - Volume XXII -1870-2nd semestre - Pages 001-016


La commission d'exploration du Mékong

VOYAGE D'EXPLORATION EN INDOCHINE [1]

TEXTE INÉDIT PAR M. FRANCIS GARNIER, LIEUTENANT DE VAISSEAU,
ILLUSTRATIONS INÉDITES D' APRÈS LES DESSINS DE M. DELAPORTE, LIEUTENANT DE VAISSEAU.

1866-1667-1868

Index - Angkor, suite

I

Départ de Saigon. - Arrivée à Compong Luong. - Excursion aux ruines d'Angcor.

Le 5 juin 1866, vers midi, la rade de Saïgon offrait le spectacle assez habituel de deux petites canonnières sous vapeur, faisant leurs derniers préparatifs de départ. Mais, à l'animation, à l'émotion des adieux échangés, il était facile de deviner qu'il ne s'agissait pas, pour ceux qui y prenaient passage, d'un de ces déplacements, d'une de ces séparations, si ordinaires en Cochinchine qu'ils semblent être l'existence elle-même. Les voyageurs allaient plus loin que de coutume: ils étaient chargés de remonter ce grand fleuve dont eux-mêmes, et tous ceux qui les entouraient, avaient parcouru si souvent le fertile delta en rêvant parfois à son origine ignorée ; ils partaient pour l'inconnu et nulle limite de distance ou de temps n'était assignée à leur entreprise.

Il y avait longtemps déjà que les regards de la colonie étaient tournés avec curiosité et impatience vers cet intérieur de l'Indochine sur lequel régnaient de si grandes incertitudes. La période de la conquête était passée. Les faits d'armes et les actions hardies des premiers jours n'avaient plus de théâtre ni d'objet. Il semblait même, dans l'intérêt de notre établissement naissant, que tout bruit guerrier dût être étouffé avec soin. Deux années auparavant, la colonie avait failli succomber aux attaques dirigées en France contre les expéditions lointaines, et le projet d'évacuation, mis en avant à cette époque, n'avait été abandonné que sur l'assurance qu'elle pouvait désormais subsister avec ses seules ressources. A pente remise de cette alerte, elle sentait qu'en fille sage, elle devait faire parler d'elle le moins possible et éviter ce fracas des armes qui, s'il parvient presque toujours à la métropole accompagné d'un bulletin de victoire, lui annonce toujours en revanche une carte à payer. C'était maintenant sur l'organisation et l'exploration de la contrée que devait se porter toute l'attention du gouvernement local. Là était encore un vaste clamp ouvert: aux activités et aux ambitions du corps expéditionnaire et lui promettant des résultats plus féconds et des découvertes plus glorieuses que la stérile poursuite de pirates insaisissables ou clos luttes trop inégales contre un ennemi toujours vaincu.

Telle était la voie nouvelle où, depuis deux ans, étaient en très  tous les esprits en Cochinchine avec cet élan, et cette spontanéité qui sont le propre de notre caractère national. Un comité agricole et industriel, fondé depuis peu, essayait de coordonner tous les efforts cil leur imprimant l'unité de direction et l'ensemble dont ils manquaient encore, en même temps qu'il travaillait à compléter et à réunir en un corps de doctrine les renseignements vagues et souvent contradictoires qui étaient insuffisants à éclairer les colons à leur arrivée dans le pays. Une vive impulsion avait été ainsi donnée au développement commercial et agricole de notre établissement, et une exposition locale, qui avait rassemblé pour la première fois à Saïgon des échantillons de tous les produits de la contrée, avait permis de se faire une idée plus juste de ses richesses et de l'industrie de ses habitants.

Naturellement l'étude des ressources que la vallée supérieure du fleuve pouvait fournir à la colonie nouvellement fondée à son embouchure n'avait point été oubliée ; quelques indices épars, quelques on-dit des indigènes, joints au prestige que revêt toujours pour l' imagination une région inconnue et lointaine, donnaient à ces ressources une importance considérable. Plusieurs des officiers du corps expéditionnaire qui avaient assisté, à la fin de la guerre de Chine, au départ de Shanghaï d'une petite expédition anglaise, celle du capitaine Blakiston, qui devait remonter le fleuve Bleu le plus loin possible, en avaient rapporté l'idée d'un projet analogue pour le Cambodge et l'avaient mis plusieurs fois en [vaut. Ce fut doue avec la plus vive satisfaction que la colonie tout entière apprit, vers la fin de 1865, que M. de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et président de la Société de géographie, avait décidé l'exploration de la vallée du Mékong, et les vaux les plus sympathiques allaient accompagner les voyageurs chargés de cette aventureuse mission.

La plupart d'entre eux comptaient déjà plusieurs années de séjour en Cochinchine et s'étaient intimement associés aux destinées de la jeune colonie. Le chef de l'expédition, M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, arrivé à Saïgon au commencement de 1863, avait eu presque immédiatement à exercer un commandement dans le haut du fleuve, et, le premier, il avait su conquérir une influence et une situation politiques à la cour du roi de Cambodge, dont le petit état sépare la Cochinchine des possessions siamoises. Il avait réussi à faire accepter à ce prince le protectorat français et à l'affranchir ainsi de la lourde vassalité de Siam. Depuis cette époque, il était resté au Cambodge, sorte de sentinelle avancée chargée de fortifier et d'agrandir l'influence française et de lui préparer les moyens de s'avancer au delà. Le voyage d'exploration qu'il allait, diriger semblait n'être que la suite naturelle et la conséquence de ce rôle, et nul ne pouvait: être mieux préparé que lui à l'entreprendre. Agé de quarante-quatre ans, d'un tempérament vigoureux et énergique, d'une intelligence nette, vive, élevée, il possédait toutes les qualités physiques et morales qui devaient assurer le succès.

M. Thorel, chirurgien de marine, chargé de la partie botanique du voyage, était depuis 1862 clans la colonie. Infatigable coureur de forêts et d'arroyos. il avait, dès cette époque, travaillé avec la plus louable persévérance à la flore d'un pays où presque tout était à découvrir, et, passionné polir son oeuvre comme le sont tous les spécialistes, il était impatient d'élargir le cercle de ses recherches. Agé de trente et un ans, sa santé robuste paraissait n'avoir que peu souffert de l'énervant climat sous l'influence duquel il vivait depuis plus de quatre ans.

Arrivé depuis une année seulement en Cochinchine, M. Delaporte, le plus jeune officier de vaisseau de la commission, avait été au contraire déjà vivement éprouvé par la fièvre, et c'était au sortir d'une indisposition assez grave qu'il se mettait en route pour ce lointain voyage, polir lequel il quittait la lieutenance d'urne grande canonnière. Dessinateur et musicien, il représentait surtout dans la commission le côté artistique.

Deux des voyageurs étaient absolument nouveaux venus dans le pays. L'un d'eux était le docteur Joubers, médecin de l'expédition, dont il devait être en même temps le géologue. Un long séjour au Sénégal l'avait accoutumé aux climats chauds, et son habileté de chasseur, son humeur vive et joyeuse devaient en faire un des plus utiles et des plus aimables compagnons de la route. Le second était M. de Carné, jeune attaché au ministère des affaires étrangères, qui devait à sa parenté avec le gouverneur de la colonie de commencer par ce voyage d'exploration sa carrière de diplomate. M. Joubert était, après le commandant de Lagrée, le membre le plus âgé de la Commission; AL de Carné en était le plus jeune.

C'était la seconde fois que les chances de ma carrière militaire m'amenaient en Cochinchine. Après avoir assisté à la conquête même du pays, j'y étais revenu en 1863 et j'étais entré presque aussitôt dans l'administration indigène. Aidé du concours de quelques amis [2] , j'avais à plusieurs reprises essayé de plaider en France la cause du voyage d'exploration qu'il m'était enfin donné d'entreprendre [3] . Ce n'était cependant pas sans quelque regret que j'abandonnais le poste qui m'avait été confié dans la colonie. Je m'étais attaché à ces populations intelligentes avec lesquelles les progrès sont si faciles et si rapides, et l'œuvre commencée au milieu d'elles avait encore pour moi une séduction bien grande. Si beaucoup avait été fait, il restait bien plus à faire, et il est pénible pour celui qui a semé de ne pouvoir assurer la moisson. Ce n'est qu'à ce prix qu'il se console de la voir récolter par d'autres. Aussi fut-ce avec une vive émotion que je me séparai des amis dévoués avec qui jusque-là travaux, projets, espérances, tout m'avait été commun en Cochinchine, dont les conseils m'avaient soutenu, dirigé, fortifié dans ma voie, dont quelques-uns avaient désiré et espéré même un instant être mes compagnons de voyage. Je sentais que la période de mon existence la plus remplie par l'esprit et, par le azur prenait brusquement fin, et je pleurais involontairement ce passé qui s'évanouissait et dont ma mémoire me retraçait rapidement les plus heureuses journées et les plus charmants souvenirs. Puissent, comme moi, mes amis ne point les avoir oubliés aujourd'hui !

Vers midi et demi, les deux canonnières sur lesquelles étaient répartis le personnel et le matériel de l'expédition se mirent successivement en marche. L'une, la canonnière 32, sur laquelle le chef de l'expédition avait pris passage, était commandée par M. le lieutenant de vaisseau Pottier, qui allait remplacer M. de Lagrée dans le commandement de la station du Cambodge ; l'autre, la canonnière 27, sur laquelle je me trouvais, était sous les ordres d'un de mes camarades, M. Espagnat, qui devait quelques mois plus tard être victime de son dévouement et périr dans l'explosion de son navire.

Les deux petits bâtiments jetèrent l'ancre à sept heures du soir devant le poste de Tan-an, à l'entrée de l'arroyo de la Poste, pour attendre le jour et la marée favorable. Le lendemain, ils s'engageaient dans cet étroit passage, et, après un court arrêt à Mytho pour renouveler leur approvisionnement de charbon, ils commencèrent l'ascension du grand fleuve.

Le 8 juin, dans l'après-midi, nous arrivâmes à Compong Luong (en cambodgien, port du roi), grand marché situé un peu au-dessus de Pnom Penh, sur le bras qui conduit au Grand Lac, à quatre ou cinq kilomètres d'Oudong, capitale du Cambodge. Nous nous installâmes tous dans l'hospitalière demeure qui était la résidence habituelle de M. de Lagrée, et pendant que celui-ci retournait à Pnom Penh présenter son successeur au roi du Cambodge, je dus m'occuper d'exercer le personnel subalterne de l'expédition à ses nouveaux. devoirs, et d'achever l'installation de notre matériel. Un sergent d'infanterie de marine nommé Charbonnier, un interprète pour les langues siamoise et annamite nommé Seguin, un soldat d'infanterie de marine et deux matelots composaient la partie française de notre escorte. Un Cambodgien chrétien nommé Alexis Om, un Laotien qui se faisait appeler Alévy, du nom de la province du Laos dont il venait, deux Tagals et sept Annamites devaient en former la partie indigène, les deux premiers comme interprètes, les autres comme soldats ou comme domestiques. Ces éléments assez hétérogènes avaient besoin de vivre quelque temps ensemble, de s'amalgamer et de se comprendre, avant qu'on pût en attendre un service actif et intelligent. La commission était loin d'ailleurs d'être pourvue de tout ce qui lui était indispensable pour se mettre en route. La corvette le Cosmao allait partir de Saigon pour aller chercher à Ban Kok la monnaie et les passeports siamois dont nous avions à faire usage tout d'abord, puisque au sortir du Cambodge nous passions sur le territoire de Siam: il fallait attendre son retour. D'autres passeports non moins importants et des instruments d'astronomie et de physique nous manquaient aussi; mais le gouverneur de la colonie comptait nous les faire parvenir, au commencement de la saison sèche, dans la partie inférieure du Laos où nous devions séjourner jusque-là.

Nous avions le temps avant l'arrivée du Cosmao d'aller visiter ces fameuses ruines d'Angcor situées à l'extrémité nord-ouest du Grand Lac et dont tant de merveilles nous avaient déjà été racontées par des témoins oculaires. M. de Lagrée, qui travaillait depuis longtemps à en lever les plans, désirait compléter ses travaux avant son départ, et il avait amené avec lui un photographe de Saïgon, M. Gsell, pour lui faire reproduire les parties accessibles des monuments en ruine. Nous ne pouvions faire cette excursion sous un meilleur guide, et l'arrivée à Compong Luong de deux Français, MM. Durand et Rondet, qui venaient d'Angcor et nous en montrèrent quelques admirables dessins, augmenta encore notre impatience.

Le 21 juin, à huit heures du soir, tous réunis cette fois sur la canonnière 27, nous nous mîmes donc en route pour la capitale de l'ancien royaume des Khmers. Je ne m'arrêterai pas ici à décrire le Grand Lac que nous traversâmes dans toute sa longueur. Comme nous, le lecteur doit être impatient d'arriver à ces ruines que le récit et les dessins de Mouhot, publiés ici même [4] , lui ont déjà fait connaître en partie. Le lendemain, à l'entrée de la nuit, nous jetâmes l'ancre devant l'embouchure de la petite rivière d'Angcor. Le 23, de très  bonne heure, nous montâmes tous dans une grande barque annamite pour nous rendre à terre. L'obscurité, encore très épaisse, permettait à peine de distinguer des deux côtés de l'embouchure de la rivière les rangées multipliées de pieux qui indiquaient l'emplacement d'une grande pêcherie. Une forte brise d'ouest soulevait en petites vagues les eaux du lac, et un long mouvement de houle se propageait le long de la rive et couvrait et découvrait tour à tour la tête de quelques-uns de ces pieux contre lesquels notre barque venait se heurter. De rares lumières brillaient encore dans les petites cabanes, élevées sur pilotis à une certaine hauteur au-dessus de l'eau, qui servaient d'abri aux pêcheurs. Au delà, on distinguait confusément la ligne basse des arbres rabougris qui forment la rive, forêt noyée et inhabitable sous les arceaux de laquelle l'eau se perd avec un clapotis sourd; le bris de la vague entourait parfois d'un cercle d'écume les troncs rugueux et marquait d'une ligne blanchâtre la limite de cette singulière forêt. L'obscurité, la houle, la pesanteur de notre barque nous y jetèrent bientôt. Il fallut que tout le monde mît la main à l'ouvrage pour dégager notre embarcation que la lame lançait lourdement contre chaque arbre et pour la remettre un peu au large. Il n'y avait là environ qu'un mètre de profondeur : nos Annamites se mirent à l'eau, nous doublâmes les avirons et nous réussîmes, non sans efforts, à nous éloigner. Le jour vint; nous distinguâmes tout près de nous l'embouchure de la petite rivière et nous nous y engageâmes. La houle se calma aussitôt et nous pûmes arriver sans autre encombre à l'un des établissements provisoires, construits sur les bords de la rivière pour le séchage du poisson, et que l'on commençait déjà à démolir, la crue des eaux mettant fin à la saison de la pêche. Ce fut là que nous mîmes pied à terre.

Sur la rive droite et à deux ou trois kilomètres de notre point de débarquement s'élève une petite colline à deux sommets [5] qui domine toute la plaine environnante et qui,, à l'époque des grandes eaux, est baignée de tous côtés par les eaux du lac, C'est le mont Crôm, seul point saillant qu'offre l'horizon à une grande distance à la ronde et qui sert de repère au navigateur le long de ces rives basses, noyées, d'aspect uniforme. Sur la cime la plus élevée de cette colline, un bouquet d'arbres isolé dissimule au regard un sanctuaire en ruine. Ce fut notre première étape sur le terrain de cette antique civilisation khmer dont tout a disparu, édifices, organisation sociale et politique, littérature, puissance, commerce, sans nous laisser, parmi tous les débris de ce passé écroulé, autre chose à admirer que des ruines.

Un long séjour dans les pays chauds, loin des merveilles de l'art européen, au milieu de populations à demi civilisées, prédispose singulièrement à l'enthousiasme pour tout produit, même imparfait, du goût et de l'intelligence. On est habitué à ne plus admirer que les splendeurs de la nature tropicale et à détourner ses regards avec dédain de tout ce qui est de fabrique humaine. Aussi l'impression produite par une œuvre d'un niveau réellement élevé est-elle très  vive et se mélange-t-elle d'un profond sentiment d'étonnement qui contribue encore à saisir l'imagination. Les points de comparaison sont trop éloignés et trop oubliés pour contrebalancer cette première sensation et permettre une juste appréciation de l'objet qui vous a frappé. C'est ce que j'éprouvais à la vue du sanctuaire du mont Crôm. Cette architecture, sévère dans ses formes générales, élégante dans ses détails, savante et originale dans ses conceptions, me transporta d'admiration, Pendant que M. de Lagrée, avec la sagacité d'un archéologue, cherchait à nous expliquer la disposition et les usages des différentes parties de l'édifice, ma pensée se reportait à la grande époque qui avait enfanté un art aussi parfait, et, à ce moment, j'eusse à peine hésité à ajouter un quatrième âge, l'âge khmer, aux trois siècles classiques de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV.

La vue d'un groupe de statues mutilées gisant non loin du monument principal vint calmer chez moi ce premier enthousiasme. Si remarquables que fussent quelques-unes des têtes qui se trouvaient là, elles étaient loin cependant des chefs-d'oeuvre du ciseau grec. Un type humain moins parfait comme modèle, les nécessités même du mythe religieux reproduit, suffisaient peut-être à expliquer cette infériorité, sans que l'on dût faire déchoir l'art khmer du haut rang que je lui avais assigné tout d'abord. Je n'en devins que plus impatient d'arriver à ce groupe imposant de ruines que forment la pagode et l'ancienne ville d'Angcor et qui fournit au problème artistique et historique de cette civilisation détruite ses plus nombreux et plus importants éléments de solution.

Le lendemain de notre visite au mont Crôm, nous continuâmes notre route par terre jusqu'à Siem Réap, l'Angcor moderne, gros bourg à cheval sur les bords de la rivière, à quelques kilomètres des ruines de l'Angcor ancienne. Sur la rive droite est une citadelle construite par les Siamois il y a une quarantaine d'années, pour assurer leur domination sur cette province, enlevée avec plusieurs autres au royaume actuel du Cambodge, qui ne possède même plus l'emplacement de son antique capitale. Cette citadelle contient la résidence du gouverneur de la province, chez lequel nous reçûmes la plus gracieuse hospitalité. Ce haut fonctionnaire était accoutumé à des visites de ce genre; il avait accueilli plusieurs fois des voyageurs de haut rang dont il aimait à citer les noms. M. de Montigny, l'amiral Bonard, l'amiral de La Grandière étaient du nombre. Il se trouvait depuis longtemps en relations avec le commandant de Lagrée, qui était à ses yeux quelque chose de plus que le roi du Cambodge, et, après le roi de Siam, l'homme qu'il estimait et redoutait par dessus tout. Cambodgien de naissance, il sentait instinctivement que la France, après avoir pris le Cambodge sous son protectorat, en viendrait tôt ou tard à réclamer à Siam les territoires injustement soustraits à l'autorité de leur souverain légitime. Il lui importait donc de se ménager un appui solide dans le cas d'un changement de domination. Dans toutes les éventualités, sa situation de gouverneur d'une province frontière lui commandait les plus grands ménagements. Les rôles étaient maintenant singulièrement changés : alors qu'avant le protectorat tout empiétement de la part de Siam restait impuni, au contraire depuis la balance semblait devoir tomber du côté du Cambodge, et il ne fallait donner aucun prétexte de retour en avant à un royaume jusque-là si humilié et si misérable, aujourd'hui si puissamment soutenu. Tel était du moins ce due pouvait faire pressentir l'attitude hardie qu'avait constamment prise M. de Lagrée dans ses relations avec les agents de Siam. Malheureusement la diplomatie défaisait à Ban Kok l'oeuvre de réhabilitation et de restauration de l'autonomie cambodgienne tentée sur les lieux mêmes.

Le 24 juin au matin, nous prenions congé de hospitalier gouverneur pour aller camper plus près des ruines. Chacun de nous était juché sur un éléphant, et, peu habitués pour la plupart à ce moyen de locomotion, nous étions plus occupés à nous garantir des durs cahots de notre monture qu'à jouir du coup d'ail de la forêt où nous entrions et de la fraîcheur relative de l'heure matinale où nous nous mettions en route.

Je montais pour ma part une jeune femelle qui, craintive et sensible comme le comportait son âge et son sexe, prit soudainement peur à la vue de je ne sais quel tronc d'arbre de forme bizarre et se lança au galop au travers de la forêt au risque de semer en lambeaux sur la route sa cage et ceux qu'elle portait. Son cornac ne réussit à l'arrêter qu'en lui enfonçant dans le crâne deux ou trois pouces du fer recourbé qui sert d'aiguillon aux conducteurs d'éléphants, et je fus quelque temps à nie remettre des rudes secousses que m'avait données l'allure un peu trop vive de ma bête.

Au bout d'une heure de marche, nous nous arrêtions au pied de la terrasse en forme de croix qui précède Angcor Wat. A deux cent cinquante mètres de nous environ, s'élevaient les trois tours qui couronnent la triple entrée du temple; une longue galerie à colonnade extérieure se continue de part et d'autre de cette sorte d'arche triomphale : c'est la première enceinte du monument. De la terrasse, ornée jadis de lions en pierre, qui gisent aujourd'hui sur le sol au milieu des herbes, part une chaussée construite en larges blocs de grès, qui traverse le fossé, large de plus de deux cents mètres, creusé en avant de cette enceinte. Nous suivîmes cette chaussée qui aboutit à l'entrée du milieu. Dès que nous l'eûmes franchie, l'édifice lui-même apparut à nos regards, à un demi kilomètre de là, masse sombre et imposante dessinant ses neuf tours sur le bleu du ciel. Nous parcourûmes encore plus de quatre cents mètres sur la chaussée qui se continue en dedans de l'enceinte, avant d'arriver au premier péristyle de la pagode. Une seconde terrasse, plus grande et plus décorée que la première et supportée par des colonnes rondes élégamment sculptées, termine la chaussée au-dessus du niveau de laquelle elle s'élève d'environ trois mètres. A sa gauche, sous les murs mêmes de l'édifice, sont les logements des bonzes qui desservent l'antique sanctuaire. Auprès de ces logements, sur la même esplanade, est une autre case, construite en bambous comme les précédentes, où viennent s'abriter les pèlerins qu'attire le saint lieu.

Ce fut dans cette dernière demeure que nous nous établîmes. Après les premiers soins donnés à notre installation, nous voulûmes visiter rapidement les principales parties de l'édifice qui allait pendant quelques jours nous avoir pour hôtes. Cette entrée monumentale, cette longue chaussée, ornée de dragons fantastiques, et lentement parcourue au pas solennel de nos éléphants, les deux immenses pièces d'eau, vrais petits lacs qui s'étendaient des deux côtés, l'aspect colossal du temple lui-même, tout nous indiquait que nous nous trouvions en présence d'une oeuvre capitale conçue en dehors des proportions ordinaires. C'était bien là, comme le dit Mouhot, non un temple rival de celui de Salomon, qui ne méritait pas sans doute une comparaison pareille, mais le chef-d'œuvre d'un Michel Ange inconnu. Il fallait quelque temps pour se rendre compte de la disposition exacte d'un édifice qui mesure hors fossés cinq kilomètres et demi de tour. Cette première visite ne m'en donna qu'une idée confuse. Ces escaliers et ces galeries sans lin, ces cours intérieures à colonnades d'aspect uniforme me semblaient, malgré leur symétrie, ou plutôt à cause même ale leur symétrie, former un dédale inextricable. Les énormes dimensions de chacune des parties de ce grand tout empêchent d'ailleurs le regard d'en embrasser facilement l'ensemble.

Après plusieurs excursions, - car on peut appeler ainsi les visites à un monument dont les dimensions se chiffrent par kilomètres, - les principales dispositions de l'édifice m'apparurent plus nettement : son enceinte est de forme rectangulaire et mesure trois mille cinq cent cinquante mètres sur ses quatre faces réunies; elle est allongée dans le sens est et ouest. Elle a sa principale entrée du côté ouest, celle que nous avions franchie à notre arrivée.

Celle-ci se compose essentiellement d'une galerie, longue de deux cent trente-cinq mètres, reposant sur un soubassement de sept mètres de large. Cette galerie est formée, extérieurement par une double rangée de colonnes, intérieurement par un mur plein dans lequel sont pratiquées de faussas fenêtres à barreaux de pierre sculptés qui font face à la pagode. Au centre de la galerie s'élève l'arche triomphale à triple ouverture dont j'ai déjà parlé, aux extrémités sont deux autres ouvertures de niveau avec le sol et qui servaient au passage des chars. Sur les trois autres faces de l'enceinte s'ouvrent trois portes d'importance beaucoup moindre.

Le monument lui-même se compose essentiellement de trois rectangles concentriques formés par des galeries et étagés les uns au-dessus des autres. Le rectangle extérieur a sept cent cinquante mètres de développement, et tout autour de sa paroi intérieure règne un bas-relief ininterrompu, représentant des combats mythologiques et des scènes religieuses. Cet étage de la pagode reçut de nous pour ce motif le nom de galerie des bas-reliefs. Le second et le troisième rectangles sont sommés de tours aux quatre angles : le premier est à mur plein intérieur et à double colonnade extérieure; le second au contraire est à mur plein extérieur et à mur intérieur coupé de fenêtres, disposition que reproduit la paroi extérieure du troisième. Ce dernier présente intérieurement une double colonnade. Une tour centrale s'élève au milieu, à l'intersection de galeries médianes qui divisent l'étage en quatre parties. Quoique cette tour soit: découronnée déjà par la main du temps, sa hauteur actuelle au-dessus du niveau de la chaussée par laquelle nous étions entrès  est de cinquante-six mètres.

Je, mentionnerai en outre-les deux petits sanctuaires situés le long de cette chaussée à mi-distance de la principale entrée, les deux grands édicules construits dans les angles ouest de la cour qui sépare le premier étage du second, et qui sont à eux seuls des monuments complets et remarquables, deux autres pavillons situés dans la cour suivante au pied du grand escalier conduisant au troisième étage, enfin les trois galeries longitudinales qui réunissent le premier étage au second. Telles sont les lignes générales du temple d'Angcor. Le plan et la légende que nous publions complètent cette courte description et permettent de se faire une idée exacte des dimensions d'ensemble de cette construction grandiose.

On remarquera sans doute que rien dans ce vaste édifice ne paraît disposé pour l'habitation des hommes. Les seules galeries fermées sont celles du second étage et leur largeur ne dépasse pas deux mètres cinquante centimètres. Toutes les autres galeries de l'édifice sont à jour, et n'étaient évidemment pas destinées à servir de demeure. Il semble que tout dans le monument n'ait de destination et de but qu'en vue du quadruple sanctuaire qui est établi à la base de la' tour centrale tout y monte, tout y conduit. Quel que soit le point par lequel on aborde à l'édifice, on se trouve involontairement porté et guidé vers l'une des quatre énormes statues qui occupent chacune des faces de cette tour et regardent les quatre points cardinaux. La base des tours d'angles est vide et n'est que le point de croisement très légèrement élargi des galeries voisines. Rien n'arrête sur la route. Les édicules compris entre le premier et le second étage passent même inaperçus, car toutes les galeries qui les entourent sont à mur plein du côté qui leur fait face. Seuls les deux petits sanctuaires situés au pied du principal escalier du troisième étage peuvent détourner un instant le regard. Mais ils ne sont là que pour faire ressortir davantage la hauteur de l'édifice central, que le visiteur découvre subitement devant lui au sortir des galeries couvertes. L'attraction est alors irrésistible et l'on gravit, sans se laisser distraire, les hautes marches du grand escalier.

Est-ce à une préoccupation religieuse qu'il faut attribuer ce manque de parties logeables dans cet immense édifice ou bien la science des architectes ne leur permettait-elle pas de construire des voûtes plus larges? Aucune galerie en effet ne présente une ouverture supérieure à trois mètres cinquante centimètres. Les voûtes sont toutes construites en encorbellement, c'est-à-dire se composent de pierres superposées par assises horizontales, se rapprochant graduellement et se rejoignant d'ordinaire à la cinquième assise. Même avec ce procédé, il eût été possible d'obtenir de plus grandes portées, et la question ne peut pas être tranchée d'une façon absolue. Peut-être existait-il autrefois des logements en bois dans les cours intérieures ou sur les terrasses qui entourent l'édifice. Peut-être aussi fermait-on avec des nattes les intervalles des colonnes dans les galeries et celles-ci servaient-elles à loger les prêtres ou les pèlerins. Il est infiniment probable du moins que les choses devaient se passer à peu près ainsi dans la galerie de l'entrée ouest de la première enceinte et qu'elle devait avoir en dehors de son but décoratif, une utilité réelle, celle de loger des gardes et des gens préposés à l'ouverture et à la fermeture des portes.

Les portes devaient être en bois ainsi que les plafonds; nulle part en effet on ne retrouve de plafond en pierre et l'on distingue cependant les voûtes qui étaient autrefois masquées, de celles qui étaient destinées à rester en vue. Dans les premières , la face intérieure des pierres reste à l'état brut et une corniche est sculptée à la naissance de la voûte pour supporter les traverses du plafond; dans les secondes, les extrémités intérieures des assises de la voûte sont rabattues de manière à obtenir une courbe ogivale composée d'autant de segments qu'il y a d'assises. La tradition veut que tous ces plafonds ou toutes ces voûtes aient été dorés.

La construction des tours est analogue à celle des voûtes; les assises, carrées à la base, vont, en s'arrondissant vers le sommet, et sont placées successivement en retrait de manière à se rapprocher peu à peu et à recevoir une assise unique qui couronne et ferme la tour. Au-dessus, disent les habitants, étaient jadis une boule et une flèche en métal. Sur les saillies extérieures des assises sont placées de petites pyramides à forme triangulaire élancée, dont la dimension va en décroissant rapidement à mesure que l'on s'élève, de manière à augmenter l'effet de la perspective et la sensation de la hauteur. Le même procédé est employé pour tous les escaliers , dont les marches sont étroites et hautes, et des cieux côtés desquels sont disposés sur des socles de plus en plus rapprochés des lions en pierre de grandeur décroissante.

A la partie centrale de chaque face des tours, sont des tympans sculptés, se succédant également en décroissant d'assise en assise, qui représentent des scènes mythologiques : le même genre d'ornementation se reproduit à taus les péristyles et à la partie milieu de tous les toits étagés qui s'élèvent au-dessus des portiques ou des croisements de galeries. Les toits eux-mêmes sont formés par la surface extérieure des assises en encorbellement qui composent les voûtes cette surface est soigneusement sculptée de manière à présenter l'apparence de tuiles.

Toutes les colonnes d'Angcor Wat sont carrées, à l'exception de celles qui supportent la terrasse de la façade ouest et de celles qui forment péristyle dans les galeries médianes de l'étage central. Le chapiteau et la base sont en général d'une ornementation uniforme, et: d'une exécution admirable. Le fût est le plus souvent uni ; quelquefois aussi il est sculpté à une très faible profondeur. Les pilastres engagés dans les côtés des portes étalent une ornementation encore plus riche et sont couverts du haut en bas de rosaces, de figures d'animaux, de personnages légendaires agencés avec; un art infini. Quoique le temps ait émoussé toutes les arêtes vives de ces sculptures, elles conservent un admirable aspect et peuvent être comparées à ce que le ciseau grec nous a laissé de plus parfait. Il y a à Angcor Wat près de dix-huit cents colonnes ou pilastres. La plupart des fûts sont monolithes. Les colonnes les plus hautes atteignent quatre mètres vingt centimètres et ont quarante-neuf centimètres de large.

Les seuls matériaux employés dans la construction de cet édifice sont le bois et un grès à grain très fin, qui provient de carrières situées au pied de Pnom Coulen, à une quarantaine de kilomètres dans l'est-nord-est d'Angcor Wat. Tout ce qui dans le temple était bois, plafonds ou lambris, a disparu. Quelques-uns des blocs de grès parallélépipédiques dont se composent les colonnes, les voûtes ou les murs atteignent trois mètres soixante centimètres de longueur sur quatre-vingts et cinquante centimètres dans les deux autres dimensions.

Ici se présente, comme pour les monuments égyptiens, le problème mécanique du transport et de l'élévation, souvent à des hauteurs très considérables, de masses dont le poids dépasse parfois quatre mille kilogrammes. Presque tontes les pierres présentent des trous ronds ou carrés disposés assez irrégulièrement à leur surface et dont la profondeur est de trois centimètres environ. Est-ce là qu'il faut chercher la solution du problème? Peut-être bien. Les habitants qui attribuent aux génies la construction de cet édifice et qui ne sauraient concevoir une force humaine capable de soulever de tels fardeaux, racontent que, suivant une tradition déjà rapportée par Mouhot, Prea En (1,e dieu Indra?) pétrit jadis toutes les parties du monument dans l'argile et les cisela à son aise -les trous que l'on voit à la surface des pierres rie sont que les empreintes de ses doigts - puis il versa sur chaque pierre un certain liquide qui la solidifia et lui donna sa dureté actuelle. C'est pour cela que le grès est appelé aujourd'hui au Cambodge thma poc ou pierre de boue.

Tous les Cambodgiens ne se contentent point cependant d'explications de ce genre et les bonzes rapportent sur la construction d'Angcor des versions moins fabuleuses et plus vraisemblables. D'après eux, les sculptures n'ont été faites qu'une fois les pierres en place, et ils expliquent les trous que celles-ci présentent par l'usage de crampons en fer destinés à les réunir ou à retenir des placages en plomb ou des lambris en bois. Les traces des crampons en fer sont visibles partout où ils ont existé, mais la plus grande partie des trous n'en porte aucune marque. Cette version, plus raisonnable que la précédente, n'est donc pas encore satisfaisante et reste muette sur le moyen de transport employé. Une étude plus approfondie de la disposition de ces trous donnera peut-être un jour la solution cherchée.

Aucun ciment n'est employé dans l'assemblage des pierres : elles sont jointes par simple juxtaposition, et on a poli les deux surfaces en contact en les frottant l'une contre l'autre; l'adhérence est si parfaite qu'en appliquant une feuille de papier contre la ligne de séparation , on obtient un trait aussi net que s'il avait été tracé avec une règle.

Le monument renferme un assez grand nombre d'inscriptions ; beaucoup sont placées, en guise de légendes explicatives, le long et au-dessus des bas-reliefs de la galerie inférieure ; d'autres, plus anciennes et qui contiennent peut-être des documents historiques plus sérieux, se rencontrent dans les galeries de la partie est du temple. Les caractères dont elles sont composées se. rapportent à l'écriture cambodgienne actuelle et les bonzes peuvent lire encore beaucoup de ces inscriptions; mais les plus anciennes, celles qui par suite offriraient le plus grand intérêt,  restent lettre morte pour eux. Toutes les inscriptions qu'ils traduisent ne contiennent que- des prières ou des formules religieuses, sans importance historique.

Comme je l'ai dit plus haut, quelques bonzes sont attachés à l'antique sanctuaire et ont ramassé avec soin dans l'une des trois galeries parallèles qui relient le premier étage au second, celle du sud, toutes les statues ou fragments de statues en pierre , en bronze ou en bois qui se trouvaient disséminées dans le temple ou dans les environs. La plupart proviennent d'ex-voto et portent des traces de dorure. Il en est de toutes dimensions et il est bien facile de distinguer celles qui sont d'une époque ancienne des statues de fabrication moderne.

Les prêtres sont trop peu nombreux pour suffire à l'entretien de l'immense temple; aussi doivent-ils se contenter de balayer chaque matin les galeries centrales les plus fréquentées et d'arracher une partie des herbes qui croissent entre les pierres. Le reste de l'édifice est à peu près complètement abandonné à la végétation et aux oiseaux de nuit qui ont pris leur gîte sous les voûtes. L'odeur qu'ils répandent et la fiente dont ils recouvrent le sol de la galerie du premier étage rendent complètement inabordables certains portiques de la partie nord.

La plupart des lions qui décoraient les escaliers du temple ont été précipités du haut de leurs socles, dans les invasions successives qui ont amené la décadence et la chute de l'empire khmer. C'étaient les parties du monument les plus faciles à détruire. Ceux qui restent encore debout sont dans un état de conservation plus que médiocre, soit parce qu'ils ont été mutilés sur place , soit - et telle a été surtout pour eux la cause la plus puissante, de destruction - parce qu'ils ont supporté sans aucun abri toutes les intempéries des saisons. Les tours du second étage sont également écroulées à moitié. L'édifice central est encore, à tous les points de vue, celui qui a le moins souffert, quoiqu'il fût le plus élevé et le plus destructible. Le sanctuaire redouté qu'il contient a été sans doute et un préservatif contre les envahisseurs et un stimulant à piété réparatrice des habitants.

J'ai essayé de donner en ces quelques pages la description d'un monument qui est à lui seul tout un poème, et des notions générales indispensables pour se faire une idée de l'architecture et du genre de construction adoptés par les Khmers. Le lecteur trouvera

peut-être que je me suis trop appesanti sur d'arides et minutieux détails, niais ils rendront plus facile à comprendre tout ce qui me reste à dire de cette civilisation disparue, et ils m'éviteront de nombreuses répétitions. Le temple d'Angcor est le résumé le plus complet de tout un art, de toute une époque : i1 me. servira désormais de point de comparaison pour tous les monuments de cette période. Là est mon excuse, et les dessins qui accompagnent cette trop longue description achèveront sans doute de nie faire pardonner l'enthousiasme que j'ai témoigné et que je témoignerai encore pour cet édifice où j'ai passé de si rapides et si agréables heures, en compagnie du savant et infatigable cicerone qui m'a appris à le connaître et à le comprendre.

Après nous avoir donné les indications nécessaires pour mettre notre temps à profit pendant notre séjour à Angcor Wat, M. de Lagrée nous quitta pour aller s'installer au centre même de la ville en ruine d'Angcor Tôm ou Angcor la Grande, située à peu de distance. Une semaine devait se passer ainsi en diverses occupations ou en excursions , suivant la nature des travaux ou les goûts de chacun. Je restai pour ma part l'un des hôtes les plus assidus du vieux temple dont j'étais chargé par le commandant de Lagrée de relever certaines cotes et de fixer exactement la position géographique. Le dernier étage de la pagode, celui que j'ai appelé l'édifice central, est très élevé au dessus des autres, et du sommet des douze escaliers de quarante-deux marches chacun qui le mettent en communication avec l'étage inférieur, on découvre un vaste horizon. De ce point, les sommets du mont Crôm et du mont Bakheng, l'un et l'autre couronnés de ruines. la croupe dénudée de la petite colline appelée le mont Bok, l'extrémité lointaine de la chaîne de Pnom Coulen, se détachent nettement au-dessus de l' immense plaine dont ils rompent la monotonie. La plus élevée de toutes ces collines n'atteint pas deux cents mètres et la plupart égalent à peine en hauteur la tour centrale d'Angcor Wat; mais elles fournissent de précieux points de repère pour s'orienter au milieu de ces forêts uniformes parsemées de clairières qui dissimulent aux recherches du touriste les ruines de la ville d'Angcor et des nombreux monuments épars en dehors de ses murs.

Ce fut donc sous l'un des péristyles de l'édifice central d'Angcor Wat que j'établis ma station d'observation. A l'heure où la chaleur du jour retenait. immobiles tous les habitants du temple, j'aimais à parcourir ces longues et silencieuses galeries que troublaient seuls les battements d'ailes des innombrables chauve-souris qui y ont élu domicile. La vie active et: bruyante que je venais de quitter me faisait trouver un charme infini à cet isolement. La contemplation de ces bas-reliefs, de ces sculptures, l'étude de cette décoration savante, qui s'étend jusqu'aux toits et à la surface extérieure des tours, et dont je découvrais à chaque instant un nouveau détail, suffisait à faire couler rapidement les heures. Je ne suis ni assez savant ni assez artiste pour reprendre ici au point de vue descriptif les différentes particularités de cette architecture, si complète dans toutes ses parties, et dont tous les effets sont si soigneusement étudiés. A d'autres que moi d'interpréter au point de vue historique et mythologique ces longues pages de pierre qui retracent dans la galerie des bas-reliefs les combats du roi des singes contre le roi des anges, les délices du paradis et les supplices de l'enfer bouddhiques; à d'autres encore d'essayer de formuler les lois d'une architecture arrivée là à son apogée. Je me contente de rendre l'impression profonde que produisait sur moi l'examen de cet immense édifice. Jamais nulle part peut-être une masse plus imposante de pierres n'a été disposée avec plus d'art et de science. Si l'on admire les pyramides comme une oeuvre gigantesque de la force et de la patience humaines, à une force et à une patience égales il faut ajouter ici le génie. Quelle grandeur et en même temps quelle unité! La conception première se poursuit et s'achève jusque dans les détails les plus infimes. Cette symétrie, qui semble devoir n'engendrer à la longue que monotonie et fatigue, n'est qu'apparente; il n'en existe que ce qui est nécessaire pour arrêter et satisfaire le regard. Par une singularité étonnante, les axes du monument n'en partagent pas les côtés en portions égales; les espaces vides compris entre les rectangles s'allongent vers l'ouest, et c'est dans cette partie ainsi agrandie que viennent se placer les sanctuaires et les édicules dont j'ai parlé dans la description du temple et qui servaient sans doute à la garde des objets destinés au culte. L'entrée même des étages successifs n'est pas au milieu, et, comme la partie ouest, la partie sud de l'édifice est agrandie au détriment de la partie nord.

F. GARNIER.
(La suite à la prochaine livaison.)


[1] Ce voyage, entrepris par ordre du gouvernement français et dirigé par M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, a été couronné par les Sociétés de Géographie de Paris et de Londres. La première, dans sa séance du 30 avril 1869, a partagé sa grande médaille d'or entre les deux chefs successifs de l'expédition, MM. de Lagrée et Garnier; la seconde, dans sa séance du 23 mai 1870, vient de décerner à M. Garnier sa patron's medal, ou médaille de la reine Victoria.    E. C.

[2] Qu'il me soit permis de rappeler ici leurs noms et d'adresser à MM, vogues, de Bizemont, Rochoux, mes remerciements les plus vifs et les plus sincères. Je prie aussi M. le capitaine de vaisseau de Jonquières d'agréer l'expression de ma respectueuse reconnaissance pour l'accueil toujours sympathique qu'il a daigné faire à mes demandes, dont il avait bien voulu se constituer l'avocat auprès du gouverneur de la colonie. M. le vice-amiral de la Grandière.

[3] Notamment dans deux brochures publiées sous un pseudonyme : La Cochinchine française en 1864, par G. Francis; Dentu, 1864, et De la colonisation de la Cochinchine, par G. Francis; Challaurel, 1863.

[4] Voir les livraisons 196 à 205 du Tour du Monde.

[5] Consulter  pour tout ce récit la carte des environs d'Angcor, jointe à ce numéro.