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LE PHNOM BÀKHÈN ET LA VILLE DE YAÇOVARMAN

RAPPORT SUR UNE MISSION ARCHÉOLOGIQUE DANS LA RÉGION D'ANKOR, EN AOÛT-NOVEMBRE 1932.

Victor GOLOUBEW



L'exposé des résultats obtenus au cours de ma récente mission à Angkor ne/ serait pas complet si je ne résumais, dans une sorte de court préambule, les quelques faits essentiels qui m'ont amené à identifier le Mont Central des anciens textes khmers avec le Phnom Bâkhèn. La thèse de M. Philippe STERN sur l'âge du Bàyon présentait deux points faibles qui ont donné lieu à de justes critiques. Il y avait d'abord la nouvelle date attribuée à ce monument par l'auteur de la thèse. D'après M. STERN, le Bàyon attrait été édifié par un souverain bouddhiste du XI° siècle, Sûryavarman I. Ainsi daté, ce temple posait aux historiens de l'art un problème des plus délicats, en venant interrompre, « d'une façon absolument incompréhensible, l'évolution logique de l'art khmer» (I). Aussi le malaise créé par cette conjecture ne cessa-t-il que le jour, où la lecture des stèles sanscrites placées aux quatre angles d'Ankor Thom permit à M. G.CŒDÈS de démontrer que l'enceinte de cette capitale, ainsi que le Bàyon lui-même, dataient en réalité du XII° siècle (2).
Non moins graves étaient les inconvénients résultant du fait que M. STERN, dans sa thèse, avait proposé de reconnaître dans la pyramide étagée du Phimânàkàs le centre de la ville fondée par Yaçovarman à la fin du IX° siècle. Dans un article bibliographique paru dans le Bulletin, M. H. MARCHAL, conservateur du groupe d'Angkor, avait fait remarquer que ce temple, par ses proportions réduites, se prêtait mal à un rôle aussi important (3). C'était là une première objection, dont le bien-fondé ne paraissait point douteux à ceux qui avaient vu le Phimânàkàs de leurs propres yeux. Mais il y en avait encore d'autres à formuler.
Si la supposition de M. STERN était exacte, la cella exiguë de ce temple aurait abrité, en même temps que le Devarâja, une idole de Visnu érigée en 910 par Satyàçraya, un astrologue attaché à la cour de Yaçovarman, dont le nom se lit sur un piédroit inscrit du Phimânàkàs. Or, il paraissait à peu près impossible de concilier un fait de cette nature avec les traditions religieuses et dynastiques du peuple khmèr, car il eût assurément porté atteinte au prestige d'une idole considérée comme la première du royaume. Il est vrai que M. STERN a exprimé lui-même des réserves à l'égard de cette assertion, à la suite d'une lettre de M. PARMENTIER reproduite en partie dans son livre ;

(1) G. CŒDÈS, Le Cambodge, conférence prononcée au Musée Louis Finot et reproduite dans le supplément de France-Indochine du 12 mars 1933.
(2) Études -cambodgiennes, XIX, La date du Bayon, BEFEO., t. XXVIII, nos 1-2.
(3) BEFEO., t. XXVIII. p. 293.

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mais tout en acceptant d'admettre que le piédroit en question avait , «des chances de ne pas être à sa place primitive», il n'en laissa pas moins subsister certaines conclusions tirées de la présence de cette pierre inscrite au Phimânàkàs (1). C'est en examinant avec attention les arguments avancés par lui en faveur de ces conclusions, que. je me suis posé la question suivante : si le Phimânàkàs date du temps de Yaçovarman, ainsi que le pense STERN, comment se fait-il que ce monument s'élève sur une base oblongue, et non pas sur une pyramide à plan rigoureusement carré, comme tous les temples de même caractère appartenant à la fin du IXe siècle ou à la première moitié du Xe ? (2) En même temps, je me souvins de certains détails qui m'avaient frappé dans la décoration sculptée et les profils de cette base, détails peu compatibles avec l'idée que je m'étais faite d'un monument contemporain de Yaçovarman (3). Je me voyais par conséquent contraint, soit de supposer que le Phimânàkàs s'élevait sur l'emplacement d'un temple disparu, datant celui-là de la première ville d'Angkor, soit de chercher ailleurs le centre de l'ancienne Yaçodharapuri. Ce fut cette seconde. résolution qui me parut la plus acceptable.
L'enceinte d'Angkor Thom, je le savais, ne renfermait aucun monument daté d'une façon sûre du règne de Yaçovarman. D'autre part, il ne pouvait être question ni de Prè. Rup, ni de Tà Key, ni du Mebon oriental, nettement postérieurs, tous les trois, à ce règne. Le seul monument qui pouvait entrer en ligne de compte, était donc le Phnom Bâkhèn.
Ce temple, pendant longtemps, était resté à l'écart de la vogue dont avaient bénéficié Angkor Vàt et le Bàyon, et son étude, à tous les points de vue, était moins avancée que celle des autres monuments. Bien que contemporain, sans nul doute, du groupe de Rolûos, il ne figure point parmi les édifices décrits par M. PARMENTIER dans sa magistrale monographie sur L'Art d'Indravarman. Pour la plupart de ses visiteurs, et même pour les archéolo‑

(1) Philippe STERN, Le Bayon d'Angkor et l'évolution de l'art khmer, p. 180 sqq. Dans sa lettre à M. STERN, M. PARMENTIER signale que l'édifice supérieur du Phimânàkàs « semble être une reconstitution assez tardive, le plan actuel de la chapelle ne correspondant pas au plan du soubassement, les colonnettes étant de styles différents, les portes ayant été remaniées et celle où se trouve l'inscription ayant été au moins démontée et remontée.
(2) Voici, d'après M. MARCHAL (BEFEO., XXVIII, p. 296), les dimensions que présentent sur le plan les principales pyramides étagées, antérieures à l'édification du Bàphùon : Bàkon, 6o x 6o m. ; Bâkhèn, 72 X 2 m. ; Bàkséi Càmkrôn, 27 x 27 in. ; Mébon oriental, 125 X 125 m.; Pré Rup, 46 x 6. Le pràn de Kôh Ker s'élève également sur plan carré 55 X 55. Quant au Phimânàkàs, sa base mesure 28 X 35 m. ; celle du Bàphùon a 100 X 120 m.
(3) Dans un récent article, M. Louis FINOT propose d'identifier le Phimânàkàs avec le Hemaçràgagiri ou Hemagiri, commencé à la fin du règne de Jayavarman V (968-1001) et achevé vers 1006 par l'architecte de Sùryavarman, Yogiçvarapandita; cf. Le Yaçodharagiri et le Phimânàkàs, JA., janvier-mars 1932, p. 57.


gues, ce n'était là qu'un temple d'importance secondaire, situé sur une colline extra muros. C'est en 1923 seulement que furent enlevés les blocs de pierre amassés en quantité sur le sommet de sa pyramide en gradins, et dont l'amoncellement confus rappelait vaguement les formes d'un gigantesque Buddha assis. Ce qui apparut en-dessous fut presque une révélation. C'étaient cinq pràsàt de grès, disposés en quinconce comme ceux de Tà Kèv, et dont les sculptures en bas-reliefs, fort bien conservées sur les parties intactes du monument. étaient d'une admirable finesse. Nul doute qu'ainsi ressuscité, le Bàkhèn n'acquerrait un prestige que jusqu'alors il n'avait point connu. Il devint en même temps évident que son rôle dans l'histoire monumentale du Cambodge avait été méconnu et qu'il y avait là, en quelque sorte, une réhabilitation, un « sauvetage » à opérer. Cette impression s'affermissait au fur et à mesure que se multipliaient et se précisaient mes doutes quant à l'identité du Phimânàkàs avec le Mont Central de Yaçovarman. Elle se condensa finalement en la conviction que le Phnom Bàkhèn avait été la centre du premier Ankor.
En son premier état (janvier 1931), ma thèse s'appuyait sur les arguments suivants :
a) Parmi les monuments du groupe d'Ankor, le Bàkhèn est le seul qui ait été édifié sur une colline naturelle, à la façon d'une acropole religieuse.
b) Il abritait un linga érigé par Yaçovarman dans un sanctuaire ouvert aux quatre points cardinaux et visible par conséquent, de loin et de tous les côtés (1). Ce sanctuaire a été construit entièrement en grès, fait exceptionnel pour l'époque à laquelle il appartient.
c) Par le nombre des sanctuaires annexes qui l'entourent, tant au pied de sa pyramide étagée que sur les gradins de celle-ci, ce temple occupe la première place parmi toutes les fondations datant de la fin du IXe siècle (2). Le Bàkhèn était donc plus qu'un simple « temple sur une colline ». C'était une véritable cité sainte, noyau d'une importante agglomération humaine, qui devait, à elle seule, occuper la superficie d'une ville de grandeur moyenne.
d) Au pied du Phnom Bàkhèn se trouve, comme on sait, un petit monument de briques. le Bàkséi Càmkrôn, où Harsavarman I, « suivant l'exemple de ses

(1) Le nom de la divinité honorée sur le sommet du Bàkhèn, qui est le linga Çri
Yaçodhareçvara, est donné par une inscription de 890 çaka, gravée sur le piédroit Est de la porte N. du monument central : cf. G. COEDÈS, Études cambodgiennes. III, Une nouvelle inscription du Phnom Bàkhèn. BEFEO.. XI, 1911, p. 396.
(2) Outre les cinq tours de la terrasse supérieure et les 6o petites chapelles placées sur les gradins de la pyramide, il y a, sur le Phnom Bâkhèn. 44 pràsàt en briques, ce qui porte à 109 le nombre des sanctuaires dont se composait ce monument. A ces édifices s'ajoutaient, outre les deux édicules annexes devant la face Est, les gopura d'enceinte dont les traces ont été relevées par M. MARCHAI, en mai et juin 1929. ainsi lue de nombreuses constructions en matériaux légers.

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pères », avait érigé les « images en or » de Visnu, de Çiva et de Devi (948 A. D.) (1). Si la supposition de M. STERN relative au centre de Yaçodharapura était justifiée, ces images, de même que le texte qui en commémore la consécration sur un piédroit inscrit du Bàkséi Càmkrôn auraient été mieux à leur place dans un temple voisin du Phimânàkàs.
Tels étaient, à peu de chose près, les arguments que je pouvais, dès la première heure, produire à l'appui de ma thèse. Il s'agissait maintenant d'en trouver d'autres. C'est alors que l'idée me vint de déterminer; ne fùt-ce qu'hypothétiquement, le tracé extérieur de l'ancienne ville. J'avais sous la main la carte du groupe d'Ankor, établie en 1909 par les lieutenants BUAT et DUCRET. En l'étudiant avec attention, je ne tardai pas à y relever l'indication d'une double levée de terre paraissant être l'angle Sud-Ouest d'un vaste carré dont le centre correspondait assez exactement au Phnom Bàkhèn. Je constatai, en même temps, que la rivière de Siemràp coulait parallèlement au côté Est de ce quadrilatère, et j'en conclus que son lit avait été détourné dans le dessein exprès d'assurer à Yaçodharapura les avantages résultant de la proximité d'un cours d'eau navigable (2).
Un point semblait donc acquis. Il existait à une certaine distance du Phnom Bàkhèn des ouvrages de terre que l'on pouvait interpréter comme les vestiges d'une enceinte limitant l'aire occupée jadis par une ville. Bien entendu, il ne s'agissait point dans ma pensée d'une enceinte comparable à celle d'Ankor Thom. Une telle supposition, d'ailleurs, n'aurait pu s'appuyer sur aucune donnée positive, car parmi les cités khmères antérieures au XII° siècle. il n'en est pas, une seule qui paraisse avoir possédé des murailles en latérite. Du temps de Yaçovarman, seules les importantes fondations religieuses. telles, par exemple, que les temples de Rolùos, avaient le privilège d'être entourées d'une enceinte maçonnée. Il ne pouvait donc être question, du point de vue de mon hypothèse, que d'un ensemble de terrassements adaptés au plan géométrique d'une vaste puri ou cité royale et destinée à en renforcer, au besoin,

(1) G. CCEDÈS, Études cambodgiennes, XIX, La date du Bayon, BEFEO.. XXVIII, p. 94. Il s'agissait en tout de cinq images, une de Visnu, deux de Çiva et deux de Devi, « qui représentaient peut-être respectivement Visnuloka (Jayavarman III. Içvaraloka (Indravarman I), Paramaçivaloka (Yaçovarman) et les épouses de deux de ces rois,. L'inscription de Baksei Càmkrôn contient, comme on sait. la généalogie de Ràjendravarman (G. COEDÈS, dans JA., 1909. I, p. 467); le vamça de ce roi figure également dans un texte du Mébôn ; cf. G. CŒDES, La tradition généalogique des premiers rois d'Ankor d'après les inscriptions de Yaçovarman et de Rajendravarman, BEFEO., XXVIII, p. 125. Ce qui n'est pas sans intérêt, c'est le fait que, par le choix de leur emplacement, les temples où se trouvent ces deux textes, se rattachent l'un comme l'autre au souvenir de Yaçovarman.
(2) Sur le cours de Stun Siemràp et l'utilisation des eaux dans la région d'Ankor, voir les très intéressantes observations de M. G. GROSLIER dans Arts et Archéologie khmers, t. II, p. 118 et suiv.


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le système de défense (1). En d'autres termes, l'enceinte extérieure de la première ville d'Ankor devait présenter quelque ressemblance avec celle qui existe encore actuellement autour de Bantây Chmâr (2).
En reconstituant par la pensée les limites du premier Ankor, j'avais à répondre à une objection que je m'étais posée moi-même, dès le début de mon enquête. En supposant que les levées, repérées sur la carte de BUAT et DUCRET, aient réellement appartenu à cette ville, il eût fallu admettre que la puri de Yaçovarman avait occupé une aire d'environ 16 kilomètres carrés, étendue énorme, supérieure de 7 kilomètres carrés à celle d'Ankor Thom. Certes, je ne me suis point dissimulé l'importance de cette objection mais d'autre part, je n'ai pas cru devoir lui attribuer une portée décisive, car la capitale de Yaçovarman, à part, bien entendu, son centre religieux et ce que l'on pourrait appeler son « quartier royal », ne se présentait pas autrement à mon imagination que sous l'aspect d'une agglomération assez confuse de bourgades et de villages, entourés de bocages et de rizières, et dont les cases éparses, faites de matériaux légers, voisinaient avec des marchés et de nombreuses pièces d'eau, tout comme les maisons cambodgiennes modernes. En fait d'éléments caractéristiques d'une cité, je n'entrevoyais, en somme qu'un réseau d'avenues rectilignes, avec quatre grandes artères correspondant aux quatre orientations cardinales et partant du pied de la colline dominée par le temple du Devaràja. J'avais donc, avant toute autre chose, à repérer sur place les vestiges de ces quatre chaussées axiales et d'en reconstituer. dans la mesure du possible, l'exact tracé.
En octobre 1931, à mon retour de France, je fus chargé par le Directeur de l'École Française d'une mission au Cambodge, au cours de laquelle j'ai pu revisiter Ankor. Mon dernier séjour dans ce site datait de 1926-27. Depuis, de nouveaux travaux de déblaiement y avaient été effectués, et par un heureux concours des circonstances, le Phnom Bàkhèn se trouvait précisément parmi les monuments qui en avaient le plus profité. Au pied de la colline, dans la brousse, des vestiges inédits avaient été repérés par M. MARCHAL. en assez grand nombre, et débroussaillés par ses équipes de coulis (1). Ils provenaient de pràsàt en briques édifiés à une époque voisine de celle de Yaçovarman. sinon sous le règne même de ce souverain plusieurs de ces sanctuaires avaient contenu des linga.

(1) Cf_ à ce propos. G. CŒDES, La date du Bàyon, p. 92 « il est alors tout naturel que Javavarman VII ait éprouvé le désir de reconstruire la capitale avec des murs de défense puissants qui faisaient peut-être défaut à l'ancienne Yaçodharapuri.
(2) E. LUNET DE LAJONQQUIERE, Inv. Monum. Camb.,"t. III, p. 401 « Une levée de terre, double sur la face N. et maintenant très peu apparente. détermine autour de Banteay Chhmar une quatrième enceinte rectangulaire dont l'étendue serait d'environ 4 kilomètres carrés. »
(3) Ces monuments sont énumérés et décrits dans le rapport de M. MARCHAL, pour novembre 1931.

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Les temples en question étaient situés, les uns dans l'alignement du Pràsàt Béi et de Thma Bày Kaèk, au N. du Bàkhèn, les autres à. l'Est et au Sud de ce monticule. Au moment de mon arrivée à Ankor, leur nombre était de cinq. Un sixième édicule, de même type que les autres, fut découvert par M. MARCHAL et moi, au cours d'un débroussaillement fait au N.-O. du Bàkhèn, à proximité du fossé Sud d'Ankor Thom (1). Avec les trois tours du Pràsàt Béi et celle de Thma Bày Kaèk, dont il ne reste plus qu'un amas de débris informes, ces six monuments constituaient manifestement autour de la colline sacrée l'amorce d'un cadre de chapelles, analogue à celui qui entoure la pyramide à gradins sur le faite du phnom. La présence de ces édifices constituait pour ma thèse un argument d'autant plus précieux que M. MARCHAL avait précédemment dégagé, sur la pente N. du Bàkhèn, un bel escalier de latérite, absolument pareil aux escaliers par lesquels on accédait au temple des côtés Est et Ouest (2). Nul doute, l'ensemble monumental, dont le sanctuaire présumé du Devarâja était le centre et en quelque sorte le couronnement, comportait non seulement de nombreux édifices groupés sur le sommet de la colline, mais aussi des éléments répartis au pied de celle-ci, dans la plaine, sur une vaste étendue et selon un schéma géométrique rigoureusement observé. A la lumière de ce fait, le Bàkhèn, plus qu'auparavant, semblait pouvoir revendiquer ce titre de Vnam Kuntal ou Mont du Milieu que lui avait ravi le Bàyon, et que le Phimânàkàs faillit usurper à son tour.
Bien que nous fussions en pleine saison des pluies. j'ai pu visiter avec M. MARCHAL, à dos d'éléphant, les doubles levées de terre dont la présence m'avait été révélée par la carte de BUAT et DUCRET. J'ai pu ainsi constater de visu qu'elles présentaient encore un relief assez apparent. Quant à la large bande de terrain limitée par ces terrassements, elle est actuellement cultivée en rizières, ainsi que l'avaient été pendant longtemps, à la suite de leur assèchement, les fossés d'Ankor Vât. Alentour, le long de ces levées, ce sont des terrains vagues parsemés d'arbustes, des forets. des trapan. A l'angle extérieur formé par la rencontre des digues, nous avons relevé, à côté de quelques cases habitées par des cultivateurs, un certain nombre de vestiges, tels que fragments de sculptures, briques et blocs de grès, provenant d'un édicule détruit dont l'emplacement n'a pas pu être déterminé (3).
Ainsi amorcées, mes recherches furent reprises pendant l'été de 1932. Elles durèrent, cette fois, plus de trois mois (du 2 août au 20 novembre). Ce sont les résultats de cette mission qui se trouvent consignés dans la présente note.

(1) Voir les photos 2517 et 2518 jointes au même rapport.
(2) Rapport du conservateur d'Ankor pour août 1929. L'existence de cet escalier monumental avait été jusqu'alors complètement ignorée. Encore en 1928, M. MARCHAL écrivait, à propos de la thèse de M. STERN : « Il est à noter qu'aucun escalier au Bâkhèn ne dessert la façade Nord du temple » (BEFEO., XXVIII. p. 2971.
(3) Voir le plan. lettre I , pl. III.

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D'accord avec les instructions reçues du Directeur de l'Ecole Française à mon départ de Hanoi, j'avais profité de mon passage à Saigon pour solliciter du capitaine de vaisseau (actuellement contre-amiral) RICHARD, Commandant de la Marine de l'Indochine, le concours de ses aviateurs. Cette demande ayant été favorablement accueillie, une escadrille composée de deux avions, sous les ordres du lieutenant de vaisseau MENÈS, fut mise à notre disposition du 17 au 19) août. J'ai pu survoler à deux reprises la région d"Ankor et le groupe de Rolùos. Effectuées dans d'excellentes conditions atmosphériques, ces deux reconnaissances aériennes me permirent de vérifier les indications cartographiques, sur lesquelles allaient se baser mes recherches, et de les compléter, en même temps, par quelques nouvelles observations. En outre, une série de clichés pris par le lieutenant de vaisseau Aussnac. à une altitude moyenne de 1.200 m. fournit une documentation photographique des plus utiles, dont je n'ai cessé de me servir pendant toute la durée de ma mission. De l'examen attentif de ces clichés, il résultait que le Phnom Bàkhèn, ainsi que je l'avais supposé, occupait une position centrale par rapport à un certain nombre de pièces d'eau, srah ou trapan, dont aucune ne figure sur la carte de BUAT et DUCRET, ni sur celle du Commandant LUNET DE LAJONQUIERE et auxquelles devaient correspondre très vraisemblablement. des avenues ou chaussées envahies par la forêt. Mon attention fut également attirée par le tracé, encore très visible, d'une ancienne route qui part du grand bassin de Lolei (Indratatàka) et se dirige vers l'angle S.-E. d'Ankor Thom.
A propos de toutes ces observations, je tiens encore à mentionner un fait d'ordre subjectif, mais dont il convient néanmoins de tenir compte dans la présente note. Vu d'une certaine hauteur. le mont Bàkhèn révèle d'une façon saisissante non seulement la parfaite unité de son plan, mais aussi l'importance et l'intensité de l'effort qu'avait nécessité sa construction ( pl. II, A). Parmi les monuments qui alentour émergent de la forêt, il n'y en a pas un seul qui puisse porter atteinte à son prestige de temple grandiose dominant la plaine. Faut-il ajouter qu'à côté de cette imposante masse architecturale. la petite pyramide du Phimânàkàs, avec son unique pràsàt, ne peut prétendre qu'au rôle modeste d'un sanctuaire de second ordre ?
En survolant successivement le Bàkon de Rolùos et le Phnom Bàkhèn, j'ai pu mieux me rendre compte également de la grande analogie que présentent entre eux ces deux monuments. Je fus ainsi amené à admettre, sans trop d'hésitation. que le plan général de Bàkon, si caractéristique avec ses fossés et enceintes carrées, a pu fournir le modèle du schéma géométrique dont Yaçovarman parait s'être inspiré pour l'ordonnance de sa nouvelle puri (pl., II, ).
Si les reconnaissances en avion me fournirent un certain nombre de repères utiles dont aucune carte archéologique du Cambodge n'avait jusqu'alors tenu compte, elles ne me révélèrent par contre, aucune donnée susceptible de modifier d'une façon quelconque mon programme de recherches. Ce pro

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gramne, établi dès 1931 avec M. MARCHAL et approuvé par le Directeur de l'École Française, se présentait ainsi :

A. Recherche des quatre avenues axiales reliant le Mont Central à l'enceinte extérieure de l'ancienne ville.
B. Exploration de la berge droite de la rivière de Siemràp, le long de son cours rectifié.
C. Étude des fossés, levées de terre, ruines et autres vestiges dans le voisinage immédiat du Phnom Bàkhèn.
D. Exploration des levées de terre correspondant au cadre extérieur de la première ville d'Ankor.
E. Sondages et fouilles dans la partie Sud d'Ankor Thom. et plus particulièrement vers l'angle Sud-Ouest de cette ville, où se trouve un vaste bassin rectangulaire connu sous le nom de Ben Thon.

Ainsi qu'il a déjà été dit, M. MARCHAL avait collaboré à la préparation et la mise au point de ce programme. Il eut également sa très large part dans sa réalisation. Pendant toute la durée de ma mission, il ne cessa de me prodiguer ses excellents conseils, basés sur une grande expérience technique et sa parfaite connaissance de la région. C'est lui qui consignait sur son journal de fouilles les résultats de nos travaux et qui en rendait compte dans ses rapports mensuels, au Directeur de l'Ecole Française (1).
Voici maintenant, dans l'ordre déjà indiqué, le bref exposé de ces travaux :
A. I. Recherche de l'avenue axiale Est. — Avant fixé à la boussole un point situé dans l'axe du Bàkhèn, de l'autre côté de la chaussée moderne qui mène à la porte Sud d'Ankor Thom, nous avons fait tailler au coupe-coupe, à travers la brousse, un sentier se dirigeant droit à l'Est. A quelque 150 mètres de la chaussée, nous arrivâmes à une dépression orientée du Nord au Sud, et que venait interrompre, dans l'axe du Bàkhèn, un terre-plein large d'environ 14 mètres. Des fouilles effectuées dans cet endroit amenèrent la découverte, à 0 m. 30 de profondeur, de trois cordons parallèles de latérite. vestiges, sans nul doute, d'une canalisation (2). La dépression rencontrée par nous pouvait donc être interprétée soit comme les traces d'un canal, soit comme un fossé asséché depuis longtemps et auquel pouvaient correspondre d'autres fossés, dissimulés dans la brousse autour du Bàkhèn. C'est la seconde supposition qui me parut de beaucoup. la plus vraisemblable. Quant au


(1) Pendant toute la durée du mois d'août, Mlle Georgette NAUDIN, Conservateur du Musée Blanchard de la Brosse, a participé, à titre bénévole, à nos recherches. Sa collaboration nous a été particulièrement utile dans l'exploration des vestiges sur la rive droite du Siemràp et de la grande digue qui relie le bord de cette rivière à l'angle S.-E. des fossés d'Ankor Thom. Je tiens à lui exprimer ici mes vifs remerciements.
(2) Voir sur notre plan de la première ville d'Ankor (pl. III) la lettre N, la position exacte de l'ouvrage en question étant indiquée par une flèche.

 

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terre-plein, il indiquait nettement l'existence d'une chaussée allant de l'Est à l'Ouest, vers le Bàkhèn. Nul doute, nous tenions là le premier tronçon de l'avenue axiale dont il s'agissait de repérer les traces.
En progressant toujours dans la même direction, c'est-à-dire vers l'Est, nous aperçûmes au milieu du fourré quatre petits bassins ou srah disposés symétriquement à droite et à gauche de l'axe suivi par nous (1). Plus loin, à environ 5oo m. du point d'où nous étions partis, la brousse cesse brusquement pour céder la place à une région cultivée en rizières, où le tracé de l'ancienne avenue apparaît encore très nettement entre deux levées de terre parallèles. Ici également. il y a des srah des deux côtés de la route abandonnée, et même, ils présentent une surface plus importante que les bassins précédemment signalés.
Les contours de ces pièces d'eau sont ceux d'un rectangle régulier assez allongé. A un kilomètre environ du Bàkhèn, la brousse reprend assez dense et ne permet aucune observation précise. Pour la traverser, nous nous sommes servis de nos éléphants, en nous dirigeant, toujours à la boussole, droit vers l'Est et en faisant abattre par nos coulis les arbustes et les lianes qui s'opposaient à notre passage. Après avoir rencontré le sentier forestier qui conduit d'Ankor Vàt au fossé Est d'Ankor Thom, nous nous trouvâmes de nouveau entourés de parcelles de terrain cultivé, entre des prairies couvertes de hautes herbes. Sur le bord d'une rizière, à proximité de la rivière de Siemràp, invisible derrière un rideau de végétation touffue, notre attention fut attirée par les vestiges d'un petit monument autour duquel une levée de terre constituait un enclos rectangulaire (2). On y voyait des débris de briques et les fragments de quelque pierres sculptées. Une équipe fut chargée de sonder cet endroit, et l'on mit au jour un dallage sur lequel s'élevait, du côté Ouest, la hase en grès mouluré d'un menu pràsàt dont les murs s'étaient écroulés ( pl. IV, A, et fig. 13). Cet édifice parait avoir été construit en briques et couvert de tuiles dont on a retrouvé un grand nombre dans la fouille. Parmi ces dernières, il y avait plusieurs tuiles d'about vernissées, finement décorées en relief de garuda femelles.
Notre principale trouvaille dans ce site fut celle d'une statue féminine, aux membres brisés et sans tête, mais de fort belle facture et appartenant nettement au premier style (pl. 1V, ) En même temps sortirent du sol les fragments d'un autel, ainsi que le torse d'une sculpture mutilée représentant également une déesse, mais moins ancienne que l'autre. Cette seconde statue occupait peut-être le centre d'une construction en matériaux légers dont la base de grès munie d'encoches, a été exhumée à l'Est et dans l'axe de l'édifice que

(1) Ces pièces d'eau, ainsi que celles dont il sera question plus loin, sont indiquées sur le plan (pl. III) par la lettre M.
(2) Pl. III. voir la lettre G.

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je viens de décrire (fig. 13, ).
Plus à l'Est encore, toujours dans le même axe, les sondages faits dans le voisinage immédiat de la rivière firent apparaître les traces d'un troisième édicule font la base de grès était décorée d'une frise de garuda (fig. 13.c, et fig. 14) (1).
On peut se demander à quelle destination cultuelle ont pu correspondre
ces trois édifices. Leur disposition si spéciale, motivée manifestement par la proximité de la rivière, non moins que le témoignage des deux statues féminines et d'un triçùla de grès, extraits de leurs décombres, permet de supposer, à mon avis, qu'ils avaient un rôle plus ou moins important dans la célébration de certaines cérémonies prescrites par le culte de la Gangà (Jàhnavi) en tans que personnification divine des eaux fluviales. J'ajouterai encore que cette supposition trouve un certain appui dans le fait que les trois édifices en question paraissent être situés à peu près dans l'axe du Bàkhèn et par conséquent dans le prolongement de l'avenue Est de l'ancienne ville, au point même où celle-ci devait aboutir à la rivière (2). Qu'il y ait eu à Ankor, des hotar ou sacrificateurs affectés au service de la Vrah Gangà, cela est attesté formellement par un

(1) Le style des garuda me fait supposer que cet édicule est postérieur aux deux autres, surtout à celui qui se trouve le plus à l'Est (marqué dans fig. 13).
(2) L'exacte position de ces vestiges ne pourra être déterminée qu'à l'aide d'instruments de visée, après le débroussaillement complet des traces correspondant à l'ancienne chaussée.


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passage de la stèle dite d'Ankor Vàt (1). Or, il n'y a pas de hotar sans autel, et il n'y a pas d'autel sans sanctuaire. A moins donc de considérer comme suspect le témoignage du texte en question, nous sommes obligés d'admettre l'existence, dans la puri royale, d'un ou même de plusieurs temples, dédiés à la « soeur céleste » de Çiva.
Outre ce petit groupe de vestiges inédits, nos investigations à l'Est du mont Bàkhèn permirent de repérer plusieurs autres points d'intérêt archéologique. Malheureusement, aucun d'eux n'a fourni  d'indication utile pour ma thèse. Au Sud du tracé supposé de l'avenue axiale et un peu à l'Est de la dépression mentionnée plus haut (p. 326), nous avons rencontré une petite terrasse rectangulaire construite avec des matériaux en réemploi. Trois nâga d'angle, d'un type assez archaïque (fig. 15),  - ont été trouvés à côté, avec les fragments d'une cuve à ablutions. Sur cette terrasse, quelques blocs  de grès, provenant très probablement d'un pràsàt détruit, avaient été retaillés dans l'intention évidente de les utiliser pour une statue de dimensions géantes, analogue au Buddha inachevé qu'on pouvait voir autrefois sur le sommet du Bàkhèn.

(1) Aymonier, Le Cambodge, III, p. 275. «un autre brahmane (dont le nom est perdu) fut pour S'ri S'ri-Indravarman un guru pareil à son propre guru quand celui-ci fut mort. Le roi lui donna la charge de hotar de Jàhnavi à Litigapura. Il devint le hotar de ce roi S'ri S'rindravarman... » Nous lisons ensuite : « Toutes les richesses gagnées dans le sacrifice de S'ri S'rindravarman, il les donna à l'lsvara Bhadresvara et à la Gangà. Et après avoir érigé une Gangà dans l'étang de Yasodhara. il alla au ciel.» La Gangà est également mentionnée dans une stèle contenant un panégyrique de Yaçovarman et dont les fragments ont été trouvés dans le quartier S.O. d'Ankor Thom, près de la terrasse bouddhique M (L. Finot., Inscriptions d'Ankor. BEFEO.. XXV, pp. 3o6-7). Je rappellerai encore à ce propos que le lit rocheux de la rivière de Siemràp sur le sommet du Phnom Kulèn, est orné de linga et de bas-reliefs représentant Visnu couché sur le serpent ; ces sculptures attestent nettement la sainteté du site où jaillissent les sources de cette rivière.

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Plus à l'Est, mais également au Sud de l'ancienne avenue, un plateau haut d'environ 7 ou 8 mètres, sur quelque 3o m. de longueur, fait saillie au milieu des rizières. Les sondages effectués à cet endroit, y révélèrent la présence de briques, de quelques blocs de grès, de morceaux de sculptures brisées et de débris de céramique, mais sans qu'on puisse en conclure quoi que ce soit de précis sur l'édifice dont ce monticule parait indiquer l'emplacement. Non loin de là, au Sud-Est, un laboureur nous fit voir une sculpture d'assez grande taille, à demi enterrée sous les racines pourries d'un arbre ; elle représentait un personnage, assis à la façon des ascètes brahmaniques, dont ne .restait plus que la partie inférieure du corps. Au N. de ce point, de l'autre côté du sentier que nous avions fait pratiquer dans l'axe du Bàkhèn, nous avons repéré un autre monticule, moins important et entouré, celui-ci, d'un fossé ; les fouilles y ont livré quelques sculptures sans grand intérêt ainsi que les traces d'un muret en latérite. Le nombre des tuiles qui jonchent le sol alentour fait supposer qu'il y a eu là des constructions légères, mais il parait bien difficile d'en déterminer la destination (1').
II. L'avenue axiale Ouest. — L'exploration de cette avenue présentait pour nous moins de difficultés que celle de l'avenue correspondante, à l'Est du Bàkhèn, car, de ce côté de la colline l'aspect du terrain n'avait pas été modifié par l'établissement d'une chaussée moderne.
Au pied même du phnom, devant l'escalier de latérite, nous avons procédé au débroussaillement d'un tertre buissonneux après avoir fait abattre sur son sommet quelques gros arbres. Au delà de ce tertre, l'avenue axiale recherchée par nous apparut très nettement, entre deux chapelets symétriques de petits srah encadrés de joncs et d'arbustes épineux. Sa largeur, 13 mètres environ, correspondait assez exactement à celle de l'avenue explorée par nous à l'Est du Bàkhèn, et tout comme cette dernière, elle profile de chaque côté une levée de terre assez apparente. A quelque 300 m. du phnom, elle prend cependant l'aspect d'une chaussée en remblai pour s'interrompre brusquement cent mètres plus loin, à proximité du village de Tà Set. Pour pouvoir continuer nos recherches, il fallut avoir une fois de plus, recours aux

(1) Voir lettre I sur le plan pl. III.

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éléphants. En avançant à travers les rizières et terrains marécageux, dans la direction du Bàrày occidental. nous avons pu relever encore quelques tronçons de l'ancienne voie, formant au milieu de la plaine inondée comme des îlots étroits. échelonnés de l'Est à l'Ouest, dans l'axe du Bàkhèn.
Sur la digue orientale du Bàrày, dont les pentes disparaissent sous une brousse extrêmement dense nos investigations n'ont rien donné . Toutefois, d'après certains renseignements fournis par les indigènes, il paraît assez vraisemblable que l'ancienne chaussée retrouvée par nous se prolongeait autrefois vers l'Ouest au delà des limites assignées à la première ville d' Ankor (1). Si le fait est exact, la chaussée en question aurait été sacrifiée lors de la construction du Bàrày occidental, pour faire place à la levée Sud de cette immense pièce d'eau. Quant aux renseignements de source indigène, auxquels je viens de faire allusion, ils se résument brièvement en ceci : au Nord d'un hameau nommé Kas -Ho situé non loin de l'angle Sud-Ouest du Bàrày, il y a des pierres sculptées et des briques disséminées dans la brousse et provenant peut-être de pràsàt enterrés. Tant par manque de temps qu'à cause des pluies qui rendaient les abords de Kas Ho peu praticables en cette saison, il fallut renoncer à l'étude de ces vestiges, ce que je ne fis pas sans quelque regret. Avant d'en finir avec l'avenue axiale Ouest de Yaçodharapuri, je tiens à signaler que le souvenir de cette chaussée, abandonnée sans doute depuis des siècles, semble persister encore chez les habitants des hameaux voisins, puisque ceux-ci désignent encore de nos jours sous le nom de Thnâl Bàkhèn la levée de terre dont nous avons reconnu les traces.
III. L'avenue Sud. — De ce côté de la colline, également, nous n'avons eu aucune peine à repérer les vestiges d'une large chaussée axiale. Il convient de rappeler à ce propos que sur la pente Sud du Bàkhèn, on n'a relevé jusqu'ici aucune trace d'un escalier monumental, pareil à ceux qui subsistent sur les trois autres pentes. Faut-il en conclure que la fastueuse fondation de Yaçovarman. au moment de la mort de celui-ci, n'était pas complètement achevée, et qu'aucun de ses successeurs ne jugea utile de faire doter le Bàkhèn d'un quatrième escalier ? Quoi qu'il en soit de cette conjecture, elle me parait bien moins invraisemblable que celle d'après laquelle la construction de marches sur la pente méridionale de la colline n'aurait point été prévue par les architectes de Yaçovarman.
De même que l'avenue Ouest, l'avenue Sud prend son départ d'une élévation de terre située très exactement dans l'axe du monument couronnant le phnom. Sa largeur est la même (12-13 m. env.). et tout comme l'autre, elle a de chaque côté une sorte de diguette, le long de laquelle se succèdent de

(1) Sur notre plan du premier Ankor (pl. III), la lettre G  indique le point de rencontre de l'ancienne avenue à l'Ouest du Bâkhèn avec la digue Est du Bàrày.
(2) Orthographe incertaine.


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petits srah dissimulés derrière des arbres (1). Elle s'interrompt près de l'angle S.-O. du Trapani Sèh. Plus loin, vers le Sud, nos recherches n'ont fourni aucun élément de repère intéressant, à part peut-être une plate-forme de latérite, de construction peu soignée, située un peu à l'Est du point où l'ancienne chaussée aboutissait au fossé Sud (2)., Il parait extrêmement probable que la construction de la route conduisant la porte Sud d'Ankor Thom avait entraîné de bonne heure, sans doute dès la fin du XII° siècle, l'abandon de la chaussée établie sous Yaçovarman, alors que le Bàkhèn était le centre de la ville royale.
1V. -L'avenue Nord. — En élaborant le plan de nos travaux, je savais à l'avance que la recherche de cette avenue allait se heurter à de sérieuses difficultés. Entre le grand escalier N. du Phnom Bàkhèn et le fossé, Sud d'Ankor Thom, la distance est à peine de quelque 150 mètres. De l'autre côté du fossé, le mur d'enceinte de Jayavarman VII. avec le massif de terre qui le renforce, vient de nouveau interrompre l'ancienne avenue Sur une longueur égale au moins au double de son épaisseur, après quoi l'on se trouve en plein Ankor Thom, c'est-à-dire au milieu de vestiges appartenant à une ville postérieure de presque trois siècles au premier Ankor. Il semblait. en outre, peu vraisemblable que Jayavarman VII eût laissé subsister par pur respect du passé, à l'intérieur de l'enceinte élevée par lui, les tronçons d'une avenue désaffectée, et dont le tracé ne pouvait que gêner ses architectes.
Aussi, ma surprise fut grande, lorsque, en procédant à des sondages dans l'axe Est-Ouest d'Ankor Thom, en bordure Sud de la chaussée qui relie le Bàyon à la Porte Ouest, je constatai la présence d'un massif en blocs taillés, large d'environ 11 mètres et correspondant très exactement à l'axe Bàkhèn­Phimânàkàs (3). Nous avons cru d'abord, M. MARCHAI, et moi, que nous étions en présence d'une authentique chaussée dallée de direction Nord-Sud, mais en réalité il ne s'agissait là que d'un passage maçonné permettant de traverser un chenal de latérite dont nous avions découvert. quelques jours auparavant. les parements en forme de gradins (4). Quelque minime que pût paraître, à première vue, l'importance de cet ouvrage, sa situation par rapport aux deux

(I) Nous avons porté sur notre carte treize de ces petits bassins, dont douze se
succèdent symétriquement par paires, à droite et à gauche de la chaussée. Le 13e srah se trouve au Sud de la chaussée; son pendant de l'autre côté de la route n'existe plus. L'exacte destination de ces menues pièces d'eau n'est pas connue ; peut-être, appartenaient-elles à des demeures privées, échelonnées le long de la chaussée, à des intervalles réguliers. La même disposition de srah s'observe à l'Ouest du Bàkhèn (p. 330).
(2) Marqué H sur le plan (pl. III).
(3) Voir la lettre R sur le plan (pl. III).
(4) Rapport de M. MARCHAL. pour octobre-novembre 1932 (photos n° 2739-41). La chaussée en question était munie d'une sorte de « siphon » permettant aux eaux du chenal de communiquer entre elles.

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monuments que je viens de mentionner en faisait, du point de vue de ma thèse, un document de tout premier ordre. Car, en bonne logique, ce petit massif de pierre devait correspondre à l'escalier Nord du Phnom Bàkhèn dont il indiquait l'axe, ce qui faisait supposer, forcément, l'existence d'une. avenue reliant les deux points. Quant à cette dernière, elle ne pouvait être que la grande avenue axiale dont il s'agissait précisément de repérer les traces (1).
B. Recherches sur la rive droite du Stun Siemràp. — Les reconnaissances faites le long de ce cours d'eau, tant au Nord qu'au Sud du petit groupe de ruines déjà décrit, n'ont point donné les résultats que j'espérais. Toutefois, nous avons reconnu une haute digue, encore assez bien conservée, reliant l'angle Sud-Est des fossés d'Ankor Thom à la rivière, et un peu en aval du point de rencontre de cette digue avec le Stun, deux blocs de latérite enfouis plus qu'à moitié dans la terre (2). Au Nord de la levée en question les coulis nous indiquèrent un amas de décombres provenant sans nul doute de monuments démolis et dont les matériaux avaient été employés à d'autres constructions (2).
C. Recherches clans le voisinage du Phnom Bàkhèn .— Un débroussaillement sommaire des abords du phnom nous permit de reconnaître les traces d'une enceinte rectangulaire en terre mesurant 65o m. environ, de l'Est à l'Ouest, et 440 m. du Nord au Sud. Par endroits, les reliefs de cet ouvrage se confondent avec les vestiges d'anciens bassins fossés disposés autour de la colline. Ceux-ci sont séparés les uns des autres par de larges terre-pleins, dont trois correspondent aux avenues Est, Sud et Ouest, et se trouvent de ce fait placés dans les axes du Bàkhèn. Du côté Nord, la disposition des fossés et terre-pleins ne se présente pas avec la même netteté que des trois autres côtés, à cause, sans nul doute, des travaux de terrassement qu'avait nécessités le creusage de la douve Sud d'Ankor Thom.

Je vais procéder par ordre, en commençant par les vestiges repérés à l'Est de la colline. Tout d'abord, des sondages faits autour des deux lions de pierre qui montent la garde devant l'escalier Est, au pied du phnom, amenèrent la découverte non seulement des socles sur lesquels reposent ces lions, mais

(1) A propos du passage maçonné qui traverse le chenal de latérite au Nord du Bàkhèn et dans l'axe de celui-ci, M. MARCHAL a attiré mon attention sur un perron situé dans le même axe et qui fait face à l'escalier Sud du Phimânàkàs (BEFEO., XVI, , p. 6o-61, fig. 5 et 6). Ce perron, de même que la terrasse qu'il précède, ne correspond a aucune ouverture dans l'enceinte du Palais Royal, les deux portes Sud de celle-ci n'étant pas dans l'axe du Phimânàkàs. On peut donc se demander si le perron et la terrasse en question ne datent pas d'une époque antérieure à la construction du Palais Royal, et s'ils ne marquaient pas, dans ce cas, le point terminal d'une avenue tracée dans le prolongement de celle qui conduisait du Bàkhèn au fossé N. de la première ville (cf. Rapport de M. MARCHAL pour octobre 1932, p. 24).
(2) Voir le plan, lettre X (pl. III).
(3) Indiqué sur le plan en J (pl. III).

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aussi de plusieurs marches de latérite, encore intactes, dont la plus basse se trouve à peu près à 2m."50. au-dessous du niveau actuel du sol. Cette découverte nous fournit un indice important quant au nombre de vestiges que peut receler l'épaisse couche de sable et de terre végétale amassée à la base du phnom sur une étendue considérable.                                                                         .               .
A l'Est du perron dégagé, non loin de la chaussée moderne qui passe devant le Bàkhèn, les fouilles ont fait apparaître deux belles marches ornementales de grès placées dans le même axe Est-Ouest, mais à des niveaux différents et sans qu'il y ait entre elles la moindre trace d'escalier. Le caractère de leur décor permet de les dater d'une époque voisine de celle où furent exécutées les sculptures sur le soubassement du Tà Kèv ; elles sont donc postérieures à la. pyramide-du Bàkhèn. Ces marches conduisaient au niveau supérieur d'un monument complètement enseveli sous la terre, situé juste en face du grand escalier gardé par les lions. Les sondages faits dans cet endroit ne tardèrent pas à révéler la nature de ce monument dont on n'avait point jusqu'alors soupçonné l'existence. Il s'agit d'une terrasse de latérite, de faible hauteur, et qui évoque par certains détails de son plan les gopura de l'art d'Indravarman. Par malheur, cette construction a beaucoup souffert des prélèvements de pierres, faits très probablement par les Siamois au moment où ils édifiaient la citadelle de Siemràp. A l'heure actuelle, il n'en subsiste plus que la maçonnerie extérieure correspondant à l'avancée Est et aux ailes N. et S. En outre, le peu qui nous reste de ce monument parait avoir subi, à plusieurs reprises, des remaniements arbitraires et malhabiles, tant et si bien que l'étude de cet étrange édifice, loin de nous éclairer sur sa date et sa destination, a fini par nous mettre en présence de problèmes apparemment insolubles (1).
En étendant le rayon de nos sondages de l'autre côté de la route moderne mentionnée plus haut, nous avons repéré un certain nombre de vestiges épars sans grand intérêt, tels que fragments de sculptures, tuiles et tessons, briques altérées par un long séjour sous terre ; nous y avons également rencontré les traces de murets en latérite. Notre attention ne fut retenue que par un petit massif de construction en grès, formé de trois assises de blocs soigneusement taillés et orné d'un léger profil de moulure ; sans doute y avait-il là un menu pràsàt dont seule la base était en matières durables (2). A côté de cet emplacement, nous avons trouvé plusieurs piédestaux moulurés qui paraissent avoir été alignés jadis sur un axe Est-Ouest. Il se peut qu'ils proviennent d'autels abrités jadis sous des mandapa en charpente.

(1) Mon collègue G. TROUVÉ, après le départ de M. MARCHAL pour la France, a procédé au déblayage et à l'étude détaillée de ce monument. Je lui adresse ici mes vifs remerciements pour les très intéressantes observations qu'il a bien voulu me communiquer à la suite de ce travail.
(2) Voir le plan, lettre C (pl. III).

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Si les fragments de sculptures, exhumés à l'Est de la chaussée, n'offrent que peu d'intérêt, la découverte d'une statue de taille exceptionnelle dans le fourré au N. du Bàksèi Càmkrôn vint prouver, une fois de plus, que les abords immédiats du Bàkhèn sont encore, dans une certaine mesure, terra incognita. La statue en question, dont les bras et les pieds sont brisés, gisait sous un monceau de feuilles et de branches pourries à l'extérieur du mur de clôture qui fait le tour du Bàkséi Càmkrôn. Intacte, elle devait mesurer plus de 2 mètres en hauteur. La tête est ornée d'un diadème. J'ai cru y reconnaître l'image d'un Visnu à quatre bras, mais je ne suis pas absolument sûr de cette identification. Le style se rapproche de celui de la première époque. Bien que cette statue ait été trouvée à proximité du Bàksèi Càmkrôn, il me parait peu probable qu'il faille y reconnaître l'une des cinq images divines érigées par Harsavarman I dans ce temple (1).
Faute de temps et de crédits, nous n'avons pu procéder, à l'Ouest du Bàkhèn, qu'à des débroussaillements et sondages sommaires. J'ai mentionné déjà une butte de terre, située dans l'axe Est-Ouest du phnom, et de laquelle part l'ancienne chaussée explorée par nous. Les saignées pratiquées au flanc des cette butte ont permis d'y constater la présence, à diverses hauteurs, d'assises en blocs de latérite ; mais pour l'instant, il serait prématuré de tirer de ce fait une conclusion quelconque quant au type de l'édifice auquel appartiennent ces vestiges, car il peut s'agir tout aussi bien d'un authentique gopura d'enceinte, que d'une bâtisse de destination incertaine, élevée avec des matériaux provenant de monuments tombés en ruines ou volontairement détruits. C'est à proximité de l'escalier Ouest du Bàkhèn, sur la pente rocheuse de la colline, que fut trouvée la statue mutilée d'une divinité féminine, un peu moins grande que nature et présentant tous les caractères du premier style (fig. 16). Elle a une jupe plissée à pan rabattu en éventail, et de lourdes pendeloques d'orfévreries pendent à sa ceinture. La tête et les extrémités manquent. Une statue du même type, mais en meilleur état de conservation, a été rapportée d'Ankor par AYMONIER et se trouve maintenant au Musée Guimet (2). Elle provient également du Bàkhèn. Nul doute que jadis les deux statues n'aient figuré parmi les images divines vénérées sur le faite de la colline sacrée, dans les pràsàt de briques. Peut-être représentent-elles des reines déifiées, évoquées

(1) Voir plus haut, p. 321-322.
(2) Voici comment M. COEDÉS décrit la statue du Musée Guimet : " Statue de femme ; les avant-bras ont disparu, ainsi que la coiffure (sans doute un mukuta conique) dont il ne reste qu'un diadème : le front est marque du symbole -- qui-est le signe d'une secte vaisnava, H. 1 m. 30 "; cf. Catalogue des pièces originales de sculpture khmère conservées au Musée indochinois du Trocadéro et au Musée Guimet, dans BCAI. 1910, p. 50. Voir aussi AYMONIER, Cambodge, III, p. 75. La pièce en question aurait été prise « dans un des petits clochetons ou chapelles de la face occidentale de la pyramide ». S'il faut entendre par « clochetons ou chapelles » les tours de grès qui se dressent sur les gradins de la pyramide, le renseignement fourni par Aymonier n'est peut-être pas tout à fait exact, car les petits sanctuaires dont il s'agit ne contenaient que des linga.

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sous l'aspect de Devi ou de Laksmi. Au Sud du Bàkhèn, dans l'axe du temple, nous avons également repéré une petite butte qui dissimule peut-être l'emplacement d'un édifice en ruines, mais les quelques sondages que nous y avons pratiqués n'y ont point révélé la présence de pierres de taille. Du côté Nord, enfin, entre le perron au pied de la colline et la douve Sud d'Ankor Thom, aucun mouvement de terrain ne semble indiquer l'existence de vestiges anciens, enfouis sous terre.

D. Exploration des levées de terre constituant le cadre extérieur de l'ancienne ville. — La réalisation de cette partie de mon programme — je le savais à l'avance — allait se heurter aux mêmes difficultés que la recherche de l'ancienne avenue axiale au N. d'Ankor Thom. S'il est vrai que les vestiges d'un ouvrage de terre abandonné dans une région relativement peu habitée peuvent subsister pendant des siècles, malgré les intempéries et l'action destructive de la végétation, rien n'est plus facile, d'autre part, que de déplacer une digue ou même de la faire disparaître complètement, lorsque son tracé s'oppose au développement normal d'une importante agglomération urbaine. Aussi semblait-il logique d'admettre que si les anciennes levées de terre au Sud et au Sud-Ouest du Bàkhèn avaient pu se conserver grâce à leur éloignement d'Ankor Thom, il n'en pouvait être de même quant à celles de l'Est et du Nord qui se trouvaient l'une en bordure, l'autre au centre même de la région où Jayavarman VII avait édifié sa ville. J'avais donc renoncé d'avance à tout espoir de retrouver ces digues telles qu'elles avaient été élevées par les constructeurs du premier Ankor. Je ne pouvais formuler, en ce qui les concernait. que les deux conjectures suivantes : A. Les levées en question avaient été complètement supprimées à l'intérieur et à proximité d'Ankor Thom. B. Elles avaient été utilisées pour des ouvrages intéressant la nouvelle capitale. Sans trop d'hésitation. je décidai de m'inspirer dans mes recherches de cette dernière supposition.
Cette décision, je l'avais prise non sans avoir préalablement relevé sur la carte de BUAT et DUCRET une indication dont je croyais pouvoir tirer parti pour ma thèse. Il s'agissait d'une levée de terre au Sud du Bàphùon, dont la direction est parallèle à celle de la chaussée Bàyon-Porte Ouest (1). Comme la distance qui la sépare de cette chaussée — 200m. environ —

(1) Marquée Z-Z sur le plan (pl. III).

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correspond assez exactement à la largeur des fossés dont nous avions reconnu les traces au Sud-Ouest et au Sud du Bàkhèn, je n'ai pas tardé à me demander s'il ne fallait pas y reconnaître un élément de l'ancienne enceinte extérieure. En même temps que cette question, je m'en suis posé une autre : si la levée de terre au Sud du Bàphùon correspond à la berge N. du fossé de Yaçovarman, est-il permis d'en conclure que la berge Sud de ce fossé avait été utilisée pour la construction de la chaussée qui traverse Ankor Thom, dans l'axe du Bàyon, de l'Est à l'Ouest ? Dans ma pensée, cette conjecture ne rencontrait qu'une seule objection sérieuse. En supposant que le fossé N. de la première ville longeait effectivement la chaussée axiale Est-Ouest d'Ankor Thom, on est obligé d'admettre que le Bàkhèn ne se trouvait pas ai centre géométrique de Yaçodharapura, mais un peu au N. de ce point, car entre le Bàkhèn et la, chaussée en question, la distance est moins grande qu'entre le Bàkhèn et la double levée de terre au Sud de cette colline. Cette objection était-elle péremptoire au point de réduire à néant la conjecture qui l'avait soulevée ? Tel, en tout cas, n'était pas l'avis de M. PARMENTIER à qui j'avais demandé conseil. Dans une lettre qu'il m'adressa de Phnom Penh, à la date du 10 août, il admettait, ainsi que je l'avais fait moi-même, que le centre du premier Ankor « par rapport au carré de l'enceinte, a pu être plus près de la levée N. que de la levée S., tout en étant à mi-chemin des levées E. et O. » Il me fit remarquer en même temps qui si la levée N. se trouvait dans le prolongement de la digue N. du Bàrày occidental, la levée de terre intérieure de la grande enceinte carrée eût passé exactement sur l'emplacement du Bàyon ». Je pouvais donc me livrer à mes recherches avec la certitude que mes points de vue, relativement à la limite N. de Yaçodharapura, étaient conformes à ceux de l'éminent archéologue dont l'expérience m'avait tant de fois guidé au cours de mes premiers travaux au Cambodge.
Il a déjà été question, tout à l'heure, d'un petit massif de maçonnerie repéré par nous dans l'axe Bàkhèn-Phimânàkàs, près du bord Sud de la chaussée qui relie le Bàyon à la Porte Ouest d'Ankor Thom : ce massif, ainsi que je l'ai déjà dit, correspondait à un chenal de latérite, dont les bords étaient construits en gradins (Voir p. 332: voir sur le plan V-V'-V" (pl. III.). Des sondages faits tant à l'Est qu'à l'Ouest du Bàyon ne tardèrent pas à révéler la présence, dans le sol, de nombreux blocs,de pierre, échelonnés en bordure de la chaussée dans le prolongement de ce chenal, ce qui nous fit supposer que ce dernier traversait Ankor Thom de part en part. Ce point paraissant à peu près acquis, il restait à fixer la date de ce curieux ouvrage. Pour bien des raisons, j'hésitais et j'hésite encore à l'attribuer à l'époque de Yaçovarman, mais d'autre part, il me parait tout aussi peu probable qu'il ait été construit sous Javavarman VII, car les gradins de latérite s'interrompent brusquement au voisinage du Bàyon, sans laisser subsister la moindre trace d'un raccord quelconque avec ce monument. En

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outre, il y avait la petite chaussée en maçonnerie déjà mentionnée à plusieurs reprises et qui traversait le chenal dans l'axe Bàkhèn - Bàphùon - Phimânàkàs. J'ai déjà dit plus haut pourquoi cette chaussée me parait être en quelque sorte un élément tributaire de l'ancienne avenue axiale reliant le Bàkhèn au fossé N. de l'ancienne ville. Je n'ai donc pas à revenir ici sur cette question. Ce qu'il y a lieu de retenir pour l'instant en attendant le résultat de nouvelles fouilles, c'est que la présence de cette chaussée, sûrement antérieure à l'édification d'Ankor Thom, ne permet point d'attribuer à Jayavarman VII la construction du chenal repéré par nous, ce chenal étant sans nul doute contemporain de la chaussée (1).
Des sondages faits dans l'axe du Bàyon, au N. du monument 486, nous firent découvrir une canalisation, grâce à laquelle les eaux du chenal en question communiquaient avec celles d'un bassin ou fossé, située de l'autre côté de la chaussée qui aboutit à la Porte Ouest d'Ankor Thom (2). Quel était ce réservoir d'eau ? Fallait-il en reconnaître les traces dans la dépression qui existe au N. et un peu à l'Est de la canalisation découverte par nous et que les indigènes connaissent sous le nom de Bén Tru ? Dans l'état actuel de nos recherches, il est difficile de répondre à ces questions sans avoir recours à des hypothèses plus ou moins hasardeuses. Mais ce qui est certain, c'est qu'il y a eu autrefois de l'eau au N. du remblai où passe actuellement la chaussée de la Porte Ouest. Il a été question tout à l'heure d'une levée de terre située au S. du Bàphùon. Cette levée, comme on sait, appartient à une vaste enceinte rectangulaire qui renferme le Bàphùon ainsi que le Palais Royal avec le Tép Pranam et Pràh Palilay, et à l'intérieur de laquelle se trouve un grand traph aux contours irréguliers, le Don Mà. Cette enceinte, d'après les observations faites tout récemment par M. MARCHAL, serait postérieure au Bàphùon (3). En effet, j'ai pu me convaincre de visu que, dans son état actuel, elle ne pouvait d'aucune façon être datée d'une époque antérieure à ce monument. Toutefois, il ne parait pas absolument exclu que le tracé Sud de cette enceinte n'ait pas emprunté celui d'une élévation de terre plus ancienne et qui, par conséquent. pouvait déjà exister à l'époque où fut édifié le Bàphùon. Quoi qu'il en soit, le fait que M. MARCHAL a trouvé le

(1) M. MARCHAL a bien voulu me signaler certaines affinités de construction que ce chenal offre avec la douve parementée de pierres qui entoure l'enceinte du Palais Royal. Il y aura lieu de tenir compte de ces ressemblances le jour où il s'agira de dater cet ouvrage d'une façon plus précise. Un autre point intéressant est de savoir s'il existe un rapport quelconque entre ce chenal et une large ouverture pratiquée dans la digue Ouest du Bàrày oriental, au Sud de son principal axe.
(2) Voir sur le plan, en W (pl. III). Cet ouvrage comporte plusieurs voûtes basses de latérite ; il parait avoir correspondu à un remblai ou une digue plus large que la chaussée actuelle. Ayant été découvert quelques jours avant mon départ d'Ankor, il ne figure pas dans le rapport de M. MARCHAI. pour octobre-novembre 1932.
(3) Rapport du Conservateur d'Ankor pour juillet 1932.

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long de ce tracé et à partir d'un certain point à l'Ouest du Bàphùon, des débris de tuiles en quantité considérable, indique très clairement que la levée de terre en question avait été autrefois occupée, du moins en partie, par de nombreuses cases et constructions légères, ainsi que le sont au Cambodge, encore de nos jours, les kompon ou digues voisines d'un lac ou cours d'eau. Quel que soit l'âge de ces habitations actuellement disparues, il y a là un indice utile à retenir, car les vestige relevés par M. MARCHAL attestent, à mon avis, l'existence au Sud du Bàphùon d'une dépression parallèle à l'axe supposé de l'ancienne douve (celle de Yaçovarman), et qui paraît avoir contenu encore de l'eau à une époque relativement tardive, postérieure sans nul doute à l'abandon d'Ankor Thom en tant que résidence royale.
A la suite des recherches dont je viens de rendre compte, nous entreprîmes, M. MARCHAL et moi, quelques excursions dans la direction du Bàrày occidental. Il s'agissait de reconnaître les traces de l'ancien fossé dont les deux berges devaient se trouver, l'une (celle du Nord) dans le prolongement de la levée de terre au Sud du Bàphùon. l'autre (la berge Sud), dans l'axe de la chaussée Bàyon-Porte Ouest. Nos investigations ont donné lieu aux observations suivantes : A. La chaussée intérieure d'Ankor Thom, après avoir franchi le fossé de la ville, devait suivre une levée de terre orientée droit à l'Ouest et qui se recoupait avec la digue occidentale du Bàrày à un niveau sensiblement inférieur au niveau représenté par les bords de ce grand réservoir (1). Cette levée, faute d'entretien, s'est affaissée en plusieurs endroits, mais sans que son relief se soit confondu avec les ondulations du terrain où elle passe. Quant à la piste charretière qui en a emprunté le tracé, elle s'est, abaissée peu à peu jusqu'au niveau des rizières voisines, si bien qu'elle a fini par prendre l'aspect d'un chemin creusé dans un remblai. B. A quelque 200 m. au N. de cette levée, il parait en exister une autre, moins facile à reconnaître à cause de sa faible hauteur et de la végétation touffue qui en rend l'accès assez difficile. Elle prend son départ de l'angle du Bàrày et se dirige vers Ankor Thom.
En résumé, il subsisterait donc dans la région explorée par nous deux levées de terre parallèles de direction Est-Ouest, susceptibles d'être identifiées avec les berges d'une douve désaffectée et reprise en quelque sorte par la brousse. Ce résultat avant été obtenu, il restait encore à déterminer, dans la mesure du possible, les limites Est du vaste quadrilatère occupé jadis par la ville de Yaçovarman.
Dans une lettre dont il a déjà été question plus haut, M. PARMENTIER écrivait : «La levée E. (de l'ancienne ville) limite le bassin-fossé E. d'Ankor

(1) C'est à proximité du point où la levée de terre rencontre la digue du Bàrày que nous avons repéré un massif de latérite, pouvant être la base d'un petit monument à plan carré voir sur le plan. en M (pl. III).

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Vàt et a été utilisée pour former une part de la levée garnie E. Thom ».
Il est en effet logique de reconnaître dans la légère élévation de terre qui suit les fossés d'Ankor Vàt à l'Est, un dernier vestige de l'enceinte datant du premier Ankor. Par contre, j'hésite à voir dans la « levée garnie E. d'Ankor Thom » le prolongement vers le Nord, de cet ouvrage, car celui-ci parait plutôt avoir affecté un tracé correspondant au bord extérieur de la douve qui est à l'Est d'Ankor Thom. Toutefois, nos recherches dans cette partie de l'ancienne ville ne sont pas suffisamment avancées pour qu'on puisse se prononcer d'une façon ferme en faveur de tel ou tel autre tracé. De même, je ne puis, pour l'instant, formuler une opinion précise quant à l'existence d'une autre levée de terre, parallèle à celle dont les traces subsistent à l'Est d'Ankor Vàt. Il se peut d'ailleurs, ainsi que le pense M. PARMENTIER, que cette seconde levée n'ait pas été prévue par Yaçovarman et ses conseillers techniques, la protection de la capitale étant assurée, du côté Est, par le cours détourné de la rivière de Siemràp.
E. Sondages et fouilles dans le quartier Sud-Ouest d'Ankor Thom. — Les travaux dont il me reste encore à rendre compte furent entrepris dans le but de repérer les vestiges de l'ancienne capitale à l'intérieur de l'enceinte édifiée par Jayavarman VII. Comme il s'agissait d'une superficie considérable, égale à celle d'un carré d'environ 1.500 m. de côté, et comme je ne disposais que d'un nombre très restreint de coulis, je décidai de limiter le rayon de ces
travaux de façon à pouvoir obtenir de mes chantiers un maximum de rendement.
Les premiers efforts portèrent sur un groupe de petits tertres situés au N. du Ben Thom, vaste bassin rectangulaire, allongé de l'Est à l'Ouest, et qui, je ne sais pour quelle raison, n'a point été porté sur la carte de BUAT et DUCRET (1). La situation de cette belle pièce d'eau, par rapport au Bàkhèn, me paraissait significative, et j'espérai, en explorant ses bords, obtenir des indications utiles pour ma thèse. En effet, les tertres fouillés par nous révélèrent la présence de vestiges anciens, mais, à ma grande déception, aucun d'eux n'offrait des garanties certaines quant à l'âge et à la destination du monument dont il provenait. Ce qu'il y avait de sûr, c'est que les bonzes étaient passés par là! Cependant, parmi les ruines exhumées dans ce site, il n'y avait point à proprement parler, de « terrasse bouddhique ». C'étaient plutôt des amoncellements assez informes de briques ou de pierres taillées, manifestement élevé s avec des matériaux en réemploi. Parmi les sculptures qui apparurent en nombre au cours des fouilles, je citerai : une grande et belle tête de Lokeçvara, une autre tête de divinité masculine, de dimensions moins considérables et ayant appartenu, celle-là, à

(1) Indiqué sur le plan en E et D (pl. III); en ce qui concerne le détail des fouilles, voir le rapport de M. MARCHAL pour septembre 1932. .

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une idole brahmanique de la première époque ; les fragments d'un Buddha trônant sur un nâga. ainsi que plusieurs dalles à bas-reliefs datant de l'époque du Bàyon. Une « pierre à dépôt » trouvée à côté d'un petit massif de briques, mérite d'être mentionnée à cause d'une particularité qui se retrouve sur des pièces de destination analogue provenant du Prâh Kô, à Rolùos : les alvéoles qui en parsèment la face, ne sont pas carrées, mais en forme de menues encoches.
J'ai signalé tout à l'heure le caractère incertain des vestiges rencontrés sur les bords du Ben Thom. Néanmoins, les traces d'un bassin ou chenal à gradins de latérite dégagées par nos coulis à l'Ouest de cette pièce d'eau, me font croire qu'il ne serait peut-être pas inutile de reprendre un jour des recherches amorcées pas nous dans ce coin encore peu exploré d'Ankor Thom (1).
Avant de transporter mes chantiers ailleurs, je fis débroussailler, à l'Est du Bên Thom, la terrasse bouddhique L, afin de pouvoir examiner de plus près les barreaux-balustres que les constructeurs de ce monument y avaient déposés en assez grand nombre et dont l'existence avait été signalée dès 1918, par M. MARCHAL (2). Ainsi que je l'avais supposé, ces pièces appartiennent à l'art d'Indravarman. Et comme, d'autre part, elles ne peuvent provenir que de gopura détruits, il me parait assez probable qu'elles ont été enlevées au Bàkhèn à une époque où ce temple possédait encore ses édifices d'entrée.
Les fouilles et sondages à l'Ouest et au Sud-Ouest du Bàyon, dans le voisinage immédiat de ce monument. ont donné des résultats à peine moins décevants que les recherches autour du Ben Thom. Commencés vers le début du mois d'octobre, ces travaux durèrent jusqu'à la veille de mon départ (le 23 novembre). Ils m'obligèrent, en fin de compte, d'abandonner tout espoir de découvrir dans cette partie d'Ankor Thom autre chose que des vestiges d'un caractère douteux et dont il convient d'accueillir le témoignage avec les plus expresses réserves. Beaucoup de ces ruines se trouvaient du reste réduites à l'état de simples dépôts de matériaux dont le seul intérêt consiste dans le fait qu'ils recèlent, de temps à autre, les fragments d'une inscription sur pierre ou bien encore les morceaux d'un linteau ou d'une statue brisée, utilisés par des bâtisseurs peu scrupuleux, pour quelque construction de caractère mal défini (3).

(1) II n'est pas impassible que le chenal ou bassin repéré à l'Est du Ben Thom ait communiqué autrefois avec le passage souterrain décrit par M. MARCHAL dans BEFO , t. XVIII, n° 8, p. 36 (fig. 6). Cet ouvrage se trouve à une centaine de mètres de l'angle S.-0. d'Ankor Thom et se compose de cinq voûtes percées dans le mur S. de l'enceinte.
(2) Monuments secondaires et terrasses bouddhiques d'Angkor Thom. BEFEO., XVIII. n° 8, p. 3o.
(3) Il ne parait point douteux que de nombreux fragments de statues et de pierres inscrites-provenant du Bàkhèn n'aient été disséminés par les bonzes sur toute la vaste étendue d'Ankor Thom, où l'on en trouve un certain nombre sur les terrasses bouddhiques et dans leur voisinage. Voir à ce sujet l'article de M. L. FINOT, Une inscription vishnouite d'Ankor, dans BEFEO., XXXII, p.1i. Je rappellerai à ce propos l'existence d'une statue à la tête et aux jambes brisées, provenant de la terrasse D et qui pourrait bien être une image de Visnu avec Bhùmi debout sur son avant-bras gauche (H. MARCHAL, op., cit., pl. XI, G). Dans ce cas, nous aurions peut-être affaire à l'idole que mentionne le texte étudié par M. L. FIN0T.

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Parmi ces vestige, un des plus importants est une sorte de plate-forme en blocs de grès et de latérite qui couvre une assez vaste étendue à l'Ouest de l'axe Bàkhèn-Phimânàkàs et un peu au Sud de la chaussée aboutissant à la porte occidentale d'Ankor Thom (1). C'est là que fut trouvé un fragment de bas-relief provenant très vraisemblablement d'un linteau, et sur lequel on distingue des danseurs et des musiciens habillés, semble-t-il, à la mode chinoise (fig. 17). Cette curieuse sculpture serait-elle contemporaine des compositions exécutées dans les galeries Est et Nord d'Ankor Vât, bien après l'achèvement de ce temple, par des imagiers venus peut-être de Chine ? Je serais, pour ma part, assez tenté de l'admettre.
Dans un autre point fouillé par nous, situé celui-là, à quelques mètres au N. de la chaussée, un tertre de briques livra une dalle de grès, haute de 0 m. 83 et portant une représentation de la Prajnàpàramita debout entre deux orants agenouillés. Ce bas-relief date du temps de Javavarman VII, mais la dalle sur laquelle il est sculpté a dû servir auparavant à un autre usage, car elle montre au revers les mortaises où venaient se loger les tenons de quatre barreaux‑ balustres.
Avant mon départ d'Ankor, M. MARCHAL avait fait enlever les hautes herbes sur le sommet du Bàkhèn pour me permettre de mieux voir les pràsàt de briques dégagés par lui en 1929. C'est en examinant les débris accumulés autour de ces ruines, que je constatai, à ma grande surprise, la présence, au pied de la pyramide, de trois Nandin de grès, très mutilés, il est vrai, mais encore parfaitement reconnaissables (pl. V). Ces sculptures correspondaient aux escaliers Nord, Sud et Ouest donnant accès au sanctuaire central. Un quatrième Nandin se trouvait, sans nul doute, à l'Est du monument, bien que

(1) Voir sur le plan, en O (pl.III).

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je n'&aie pu en relever les vestiges, ni en fixer l'emplacement exact dans l'axe de la pyramide (1).
Le symbolisme cosmique de cette ordonnance est clair. Le sanctuaire central étant ouvert des quatre côtés, le dieu qui résidait sur le faite du Bàkhèn ne réclamait pas moins de quatre montures, une par point cardinal, afin de pouvoir étendre sa protection indifféremment sur toutes les parties de l'Univers dont il était le maître. On ne saurait souhaiter de preuve plus convaincante en faveur de la théorie dont je m'étais inspiré au cours de mes recherches (2). Mais il y avait plus. En étudiant la disposition des pràsàt qui entourent à sa base le massif étagé du Bàkhèn, je me rendis compte qu'il y avait, en face de chaque perron donnant accès au temple, deux tours supplémentaires, placées de façon à doubler les pràsàt de briques correspondant à ce perron. Devant chaque escalier de la pyramide se dressait donc un groupe de quatre sanctuaires disposés deux par deux par rapport au prolongement de son axe, et qui marquaient ainsi le point terminal d'une sorte de via sacra, longue de quelque 2000 mètres (3). Nul doute, c'était là un indice de plus, et non des moins importants, à l'appui de la formule : Phnom Bàkhèn = Mont du Milieu.
Si de nombreuses indications recueillies au cours de mon enquête m'encouragent, en attestant le bien-fondé de ma thèse, à ne pas abandonner les recherches entreprises, je n'ai pas eu, cependant, la bonne fortune de découvrir, ne fût-ce qu'un seul fragment, de stèle ou de piédroit inscrit. Je ne puis donc invoquer, pour l'instant, que le témoignage de deux textes, dont l'un, étudié par M. G. CŒDÈS dans le BEFEO., est connu depuis plus de vingt ans, tandis que l'autre, découvert par M. MARCHAL sur le Phnom Bàkhèn en 1931, n'a pas encore été publié.
Le premier contient, comme on sait, une liste des gens affectés au service du Seigneur Çri Yaçodhareçvara, c'est-à-dire du linga érigé par Yaçovarman sur le sommet du Bàkhèn (4). Quant à l'autre, il énumère les prestations dues au Kamraten Jagat Vnam Kandàl, dieu du Phnom Kandàl ou Mont Central.

(1) Les causes de cette disparition sont claires. Le Nandin en question a du être enlevé et détruit par les bonzes annamites qui habitaient autrefois sur le sommet du Bàkhèn.
(2) A ma connaissance, il n'existe au Cambodge qu'un seul temple présentant la même particularité : le Bàkon de Rolùos.
(3) Chacune de ces quatre « voies sacrées » comprenait les éléments suivants : une des quatre avenues tracées dans les axes de Yaçodharapura ; un terre-plein traversant les fossés devant le Bàkhèn ; un escalier monumental permettant de gravir la pente de la colline ; un gopura d'enceinte au sommet de celle-ci ; une avenue aboutissant à la base du monument central et flanquée de deux paires de pràsàt en briques ; les perrons correspondant aux gradins de pyramide étagée et, enfin, le temple qui couronne ce massif, demeure mystique du dieu protecteur du royaume.
(4) Voir plus haut, p. 321.

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M. COEDÈS, qui a bien voulu me communiquer ce précieux renseignement inédit, a remarqué, à propos de mon hypothèse, dans une notice adressée en novembre 1931 à M. Paul PELLIOT, Membre de l'Institut, que « si le Phnom Bàkhèn marquait le centre de la cité de Yaçodharapura fondée par Yaçovarman à la fin du 1Xe siècle, on comprend mieux pourquoi le temple construit au sommet de cette colline portait le nom de Yaçodhareçvara » (1).
Dans son étude sur les Capitales de Jayavarman II, M. COEDÈS avait déjà signalé la remarquable analogie que ce dernier nom présente avec celui d'Indreçvara, nom que portait le linga royal érigé par Indravarman sur la montagne artificielle de Bàkon, à Rolùos (2). D'autre part, ainsi que je l'ai déjà dit au début de cette note, il y a des affinités certaines de plan et de construction entre ce monument et le Phnom Bàkhèn. Que faut-il conclure de cette double analogie. sinon que les deux temples en question abritèrent successivement le même dieu ? Or, il ne paraît guère  vraisemblable que le linga vénéré sur la pyramide du Bàkhèn n'ait pas été du temps d'Indravarman la divinité suprême du royaume khmèr, car s'il en était autrement, on aurait sans nul doute repéré, à Rolùos même, les vestiges d'une fondation affectée au culte de celle-ci. Or, rien de semblable n'a été retrouvé, jusqu'à présent, dans ce site. On peut donc supposer, sans risque d'erreur, que le dieu du Phnom Bàkhèn était lui aussi le plus grand d'entre les dieux honorés dans la ville de Yaçovarman, du vivant de ce roi. En d'autres termes, ce ne pouvait ètre que le Devarâja lui-même.
En élevant à son protecteur divin un temple sur une colline, Yaçovarman n'a fait d'ailleurs que ressusciter une coutume déja ancienne au Cambodge. Car les rois du Tchen-la, tout comme leurs prédécesseurs, les rois du Fou­nan, avaient une prédilection manifeste pour les puri situées au pied d'une montagne considérée comme sacrée (3). Et c'est ainsi que dans la pensée religieuse du peuple khmèr le Mont de Yaçovarman, le Yaçodharagiri, succéda à la sainte colline de Vat Phu. comme celle-ci avait succédé, elle-même, après la chute du Fou-nan, au Bà Phnom. séjour mystique de Çiva Giriça, Seigneur de la Montagne.

VICTOR GOLOUBEW.


(1) Qu'il me soit permis d'exprimer ici ma profonde gratitude à M. George COEDÈS, Directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient. pour le bon accueil qu'il fit à ma thèse et la part qu'il prit à sa mise au point en me chargeant d'en vérifier sur place les principales données et en acceptant de discuter avec moi la portée des résultats acquis. Il est facile, en outre, de se rendre compte en lisant ces pages, combien les liens sont étroits entre mes conjectures et conclusions relatives au Mont Central, et les vues exprimées par lui dans divers articles consacrés à l'histoire dynastique et religieuse du Cambodge. Son essai A la recherche du Yaçodharâcrama notamment, publié dans le tome XXXII du BEFEO., p. 71 sqq.. a définitivement écarté toute hypothèse tendant à identifier le Phnom Bàkhèn avec l'açrama çivaïte fondé par Yaçovarman.
(2) Etudes cambodgiennes. XX. BEFEO., t. XXVIII. p. 121.
(3)G. COEDÈS, Études cambodgiennes. XXI, BEFEO.. t. XXVIII, n° 1-2. pp. 124 et 128.