Francis Garnier (1839 - 1873)

selon J.P. Gomane

 

Né à Saint-Etienne le 25 juillet 1839 dans une famille bourgeoise, Marie Joseph François dit Francis Garnier était entré à l'Ecole navale en 1855 ; il s'y révéla très hardi et dynamique à l'excès. Après avoir pris part à l'expédition de Chine sur le Duperré en 1860, il est débarqué à Saigon pour prendre part aux opérations de Cochinchine, avant d'être versé en 1863, sur sa demande, dans le corps alors nouvellement créé de l'Inspection des affaires indi­gènes ; il est nommé à Cholon, ville chinoise, et il se passionne pour tous les problèmes de la région. Jeune officier bouillant, il fait publier à Paris, sous un pseudonyme, deux brochures décrivant la Cochinchine et préconisant une extension de la présence française par pénétration dans l'intérieur en suivant le cours du Mékong vers la Chine. L'activisme de ce jeune officier n'est guère du goût de la hiérarchie, et c'est un officier plus âgé et plus pondéré, le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, qui est nommé par l'amiral de Lagrandière, gouverneur de Cochinchine, commandant de l'expédition d'exploration du Mékong qui se prépare. Francis Garnier accepte cependant de servir comme second sous les ordres d'un chef unanimement respecté des Français et des autochtones, notamment du roi Norodom du Cambodge, comme nous l'avons mentionné.

Le voyage se déroule suivant les grandes lignes précisées précédemment. Francis Garnier se retrouvera à Saigon en juin 1868, au retour de cette expédition dont il aura assuré le commandement après la mort de son chef. Affecté à l'administration centrale de la Marine, il participera à la défense de Paris durant la guerre de 1870 et protestera par écrit contre la capitulation ; pour cette rai­son, il sera rayé du tableau d'avancement ! Sa carrière fortement compromise, il demande un congé de trois ans et repart pour la Chine le 6 septembre 1872 pour s'y livrer à la fois au commerce et aux études. Effectivement, il circule pendant quatre mois, de mai à août 1873, seul au coeur de la Chine où il pense se fixer définitivement.

L'ultime épisode de cette vie aventureuse apparaît encore plus étonnant ; le nouveau gouverneur de Cochinchine appelle Garnier à Saigon à titre d'expert, et l'envoie à Hanoi pour tenter de régler avec les autorités vietnamiennes locales le litige qui les oppose à un commerçant français, Jean Dupuis ; ce dernier entend acheminer des marchandises et des armes destinées à la Chine par le Song-Koi. Garnier, officier en congé, va prendre en fait, dans des conditions à peine régulières sur le plan administratif, le comman­dement de la petite force navale dépêchée au Tonkin par l'amiral Dupré. A peine arrivé à Hanoi, il s'empare de la citadelle le 20 novembre et envoie de faibles détachements s'assurer des prin­cipales villes du delta ; c'est ce que l'on appelle la première conquête du Tonkin, aussi fulgurante qu'éphémère. Le 21 décembre, en effet, les Vietnamiens et des irréguliers chinois se présen­tent devant la citadelle de Hanoi. Garnier dirigeant une contre-attaque est tué à l'endroit même où Rivière sera également frappé dix ans plus tard, au cours de la « seconde conquête du Tonkin », non loin du lieu-dit « Le Pont de Papier ».

Ainsi disparut prématurément un des pionniers les plus dyna­miques mais aussi les plus controversés de la présence française en Asie. Les négociations franco-vietnamiennes de l'année suivante allaient amener l'évacuation du Tonkin. Garnier fut surtout connu — pour être magnifié ou honni — comme l'homme de cette conquête provisoire et de cette équipée tragique ; mais son action outre-mer avait été beaucoup plus riche, plus variée, plus constructive aussi. A travers son rôle essentiel dans le succès de la mission d'exploration du Mékong, à travers ses séjours en Chine et les réflexions provoquées en son esprit extrêmement ouvert par ses contacts avec l'empire du Milieu, on peut dire sans paradoxe que, dans le contexte colonial de cette fin du xix' siècle, Francis Gar­nier a été l'un des artisans importants de la découverte de l'Asie, non seulement par la France mais par le monde occidental.

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Cornell University : gravures extraites du Voyage d'exploration en Indo-Chine