STÈLE DE VAT PHOU PRÈS DE BASSAC (Laos).(1)
Par M. A. BARTH, Membre de l’Institut

image de la stèle


L'intérêt de cette belle stèle est tout entier dans ce qu'elle nous apprend indirectement. Rien d'aussi ancien n'avait encore été trouvé si haut dans la vallée propre du Mékong. Le plus vieux document fourni par les environs de Bassac était jusqu'ici l'inscription diagraphique de Yaçovarman à Houé Tamoh, datée, de çaka 811 - 889 A. D. (2). La nouvelle stèle de Vat Phou nous fait remonter de deux cents ans plus haut. Bien qu'elle ne soit pas datée, le Javavarman dont elle émane est, en effet, le roi de ce' nom appartenant à la plus ancienne dynastie directement documentée, celui que, provisoirement, nous appelons Jayavarman Ier et dont nous avons déjà deux inscriptions datées de çaka 586 et 589 -664 et 667 A. D. (3).

L’'inspection des caractères ne laisse aucun doute à cet égard.
La stèle nous montre donc que, dès le VIle. siècle çaka, l'empire khmer av.ait atteint de ce côté la limite qu'il ne parait plus avoir beaucoup dépassée, même à l'époque de son apogée. Elle nous apprend de plus que l'art khmer n'est pas né subitement avec les grands monuments de la plaine d'Angkor. Celui qui, un siècle et demi auparavant, a dessiné et sculpté le haut de notre stèle possédait certainement les éléments d'un style décoratif déjà très avancé. Ce sont ces considérations qui m'ont décidé .à ne pas différer la publication du monument.

J'ai eu, pour cela, à ma disposition un estampage qui m'a été envoyé par M. Finot et un autre, plus net, qui m'a été obligeamment communiqué par M. Foucher ; à eux deux, ils m'ont fourni un déchiffrement complet, à l'exception d'un très petit nombre d'aksaras, qui sont mis entre crochets dans

(1) sur le site et les ruines de Vat Phou et les documents qu'on y a trouvés antérieurement : voir Doudart de Lagrée et Francis Garnier, Voyage d'exploration en Indo Chine, I, p. 168, et Aymonier, Le Cambodge. Il, p. I58. Sur la découverte de la stèle, « trouvée fortuitement (au printemps de l901) par des chercheurs de trésors, sous plus de deux mètres de terre » ., et qui. maintenant, grâce au M. P. Couasnon, est entrée au Musée de l'École française d'Extrême -Orient, voir le Bulletin, p. 162 à 409.
(2) Inscriptions sanscrites de Camipâ et du Cambodge,n°  LIV.
(3) Inscriptions sanscrites du Cambodge,n° X et XI. La deuxième partie (non datée) de IX est également de lui, et deux autres, XII. (datée de çaka 589 = 667 A. D.) certainement, et très probablement XIII (datée de çaka 596 = 676 À. D.), sont de son règne. Cette dernière est celle qui, paléographiquement, se rapproche le plus de notre stèle.


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la transcription. La stèle nous est, en effet, parvenue intacte, sans brisures, ni éclats ; elle a seulement subi de l'usure et, contre l’ordinaire cette usure, au lieu d'affecter les extrémités a porté sur le milieu ; comme si la pierre, qui parait être de qualité excellente, avait été soumise à nu cet endroit à un frottement prolongé, du fait, soit des hommes, soit d'animaux. La fin des padas de a et le commencement des padas b et d  de plusieurs stances sont ainsi devenus plus ou moins indistincts.

Le fac-similé est la reproduction phototypique d'un calque fait avec soin et dont je crois pouvoir garantir l'exactitude pour tout ce qui est essentiel. Partout où le trait du lapicide est resté suffisamment net, il a été reproduit sans tenir compte des empâtements qu'il a subis par l'usure ; dans les endroits où il a été plus profondément atteint, on a eu recours à des hachures. Celles-ci doivent être considérées, non pas comme la représentation exacte de l'aspect de la pierre, ce qui n'eut donné que du gribouillage. mais comme une indication plus ou moins conventionnelle reproduisant à peu près la silhouette d'un caractère indistinct.
La partie inscrite et sculptée de la pierre mesure 1m223 en hauteur et 0m 87 en largeur. Cette largeur est du moins celle tympan sculpté qui la décore dans le haut. Les estampages ne donnent pas le contour du reste de la stèle ; la disposition des stances inscrites ferait supposer que les côtés vont en se rétrécissant légèrement vers le bas. Le fac-similé, est réduit à 1/4.

Les caractères sont ceux des inscriptions du VIe siècle çaka. Ils sont notamment identiques, parmi les monuments déjà publiés, à ceux de l'inscription III (1) qui est d'un roi antérieur, de Bhavavarman, et de l'inscription XIII, qui ne porte pas de nom royal, mais est très probablement du règne même de Javavarman ler. Comme dans celles-ci, l'r indépendante est partout à double jambage et dépasse de beaucoup le bas de la ligne. Le lapicide a une prédilection marquée pour les grands développements de certains caractères, et il se sert avec goût de ceux qui sont facultatifs. C'est ainsi que, dans l'usage qu'il fait des diverses façons de marquer l'a, l'i, l'u, l'o, il y a évidemment de sa part la recherche d'une certaine symétrie, la préoccupation d'obtenir un effet décoratif à l'aide de ces grandes volutes se déroulant à des intervalles convenables au-dessus et au-dessous des lignes. Le tracé calligraphique et le travail du ciseau sont d'ailleurs ici d'une égale perfection. Et il faut en dire autant de la sculpture du tympan en forme d'accolade qui surmonte la stèle, Où le trident de Çiva se dresse entre deux rinceaux somptueux de feuillages et de fleurs de lotus ; le fac-similé en donne bien le trait, mais n'en rend pas la robuste et gracieuse facture. Tout au plus peut-on regretter un certain manque d'équilibre entre ce morceau profondément creusé et l'inscription, dont l'effet un peu grêle, est encore augmenté par l'espacement exagéré des lignes. C'est la seule et très légère

(1) Ces chiffres et les suivants se rapportent aux inscriptions sanscrites du Cambodge.

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infériorité que notre stèle présente en comparaison de ces purs chefs-d'oeuvre de calligraphie lapidaire que nous avons dans les inscription V et XI. L'inscription est entièrement en sanskrit et en vers. La langue est correcte, à deux petites irrégularités près : st. 1 e, vyaddhum pour veddhum , qui aurait tout aussi bien fait le vers, et, st. 5 d, nram écrit avec r bref, pour sauver le mètre, qui, dans cette épigraphie, prime toujours la grammaire; le même mot est écrit correctement st. 1 b. L'orthographe est celle des autres documents de l'époque : absence du bh, qui est rendu par c, mais qui, dans ce cas, ne prend pas devant lui l'anasvàra : amvudhi,2î d ; kamvu, 3 B ; pravilamya, 3 c; c souscrit rendu par d : manidalesu, 5 c; les graphies ansa, 3 6, sinha, 3 d; le redoublement constant (sauf dans martya, 2 b et dans àrtha, 2, c) d'une consonne après r, et fréquent devant y : (a)vaddhya, 1 b, vaddhyantain,4 c, siddhyatu, 4 d; l'assimilation de la sifflante de préférence au changement en visarga sont autant de traits connus. Archaïque est l'emploi de l'upadhinaniya, 4 b, et, peut­être, du jihravamuliya, 4 c (le visarga est au contraire employé 5 c). Ces deux signes ont disparu des autres inscriptions connues jusqu'ici de Jayavarman ler (1).

Par contre, si la langue est correcte, on ne saurait en dire autant du style d'une partie de l'inscription. De quelque façon qu'on débite les longs chapelets de composés qui constituent les stances 2 et 3, on n'obtient ,qu'un jargon amorphe. Il est vraiment étrange que le même rédacteur, qui a su construire la première stance, si élégamment coupée, où il n'y a pas une syllabe de trop, pas un mot maladroit, ait commis ensuite ces blocs informes. Évidemment ces gens imitaient des modèles tantôt bons, tantôt mauvais, et les imitaient indifféremment : de goût propre, ils n'en avaient pas.

Des cinq stances dont se compose l'inscription, la deuxième est une sragdhara ; les quatre autres sont du mètre çardulavikridita ; elles sont écrites chacune en deux lignes et séparées en leurs padas, qui forment ainsi deux colonnes. La première est un hommage à Çiva, dont elle célèbre la victoire sur l'Amour. La deuxième et la troisième consistent en un éloge amphigourique et insignifiant du roi Jayavarman ler. Selon l'usage, elles sont faites de phrases relatives, dont l'antécédent est rejeté à la fin, à la quatrième stance. La quatrième et la cinquième stances contiennent une ordonnance du roi relative aux immunités (droit d'asile) et à la police d'un sanctuaire appelé le Lingaparvata. Le nom qui ne s'est pas encore rencontré dans l'épigraphie cambodgienne (2), désigne très probablement la montagne et le sanctuaire de Vat Phou, où la stèle a été trouvée.

(I) Ils reparaissent toutefois l'un et l'autre dans XIII, qui est postérieure aux autres et appartient probablement encore à son règne.
(2) Je vois, par une communication de M. Finot, qu'il est gravé sur un des deux plats d'argent, trouvés bien loin de là ; près de Chaudoc, et qui sont annoncés dans 1e Bulletin, I, p.160.

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(cf. Ap) dans la présentation présente le texte de la stèle est omis pour privilégier la traduction :

Stance 1. " Çakra (4) , et les autres (dieux)ont été vaincus par moi ; jamais mes flèches ne sont parties en vain : invincible est Madhu (5), mon compagnon, et l'âme des hommes m'est toujours soumise". Ayant ainsi compté, Celui qui existe dans les cœurs (6) s'avança pour frapper. Que Celui qui, à l'instant, de son regard (enflammé) de courroux, le réduisit en un tas de cendres, que Rudra triomphe à jamais !            .            .

2. Ses flèches, son arc excellent qu'il bande malgré son double poids (7), après ses (longues) campagnes, il les a déposés comme inutiles ; lui, le premier de ceux qui savent la science de combattre l'impétuosité des éléphants, la force (4) Indra.

(5) La personnification du printemps, où se célèbre la fête de l'Amour.
(6) Depuis qu'il a été réduit en cendres par Çiva, l'Amour n'a plus de corps à lui et a élu domicile dans le coeur des hommes.
(7) ou "son poids de deux quintaux". Je ne pense pas qu'on puisse entendre " dont le poids est doublé par celui des flèches" ; car c'est le cas de tous les arcs.


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de la cavalerie, le vouloir intelligent des hommes (1); lui, le maître (2) incomparable dans tous les arts, à commencer par ceux du chant, de la musique intrumentale et de la danse ; lui un (vrai) cintâratna (3) de tout ce qu'il y a de souhaitable et de subtil, un océan dont la science, la patience, la modération, l'habileté, le jugement, la libéralité seraient les joyaux (4).

3. Lui, qui s'est endurci par l'effort dans son application à tout ce qui est bien (5); dont la nuque ressemble à une conque (6), qui a des cuisses puissantes, des épaules trapues, une large poitrine, un corps replet (7) ; lui, dont les deux bras descendant jusqu'aux genoux rivalisent avec des poutres d'or, et qui, sous la figure d'un puissant lion de rois, est (comme) la pleine lune (descendue) sur terre (8).

4. Ce maître des maîtres de la terre, Sa Majesté Jayavarman, a daigné faire luire la grâce de son commandement (comme suit) : « En ce saint et excellent Lingaparvata (9), que les êtres vivants (10) qui y demeurent ne soient mis à, mal par personne, eussent-ils même commis des méfaits (11) ; que ce qui a été offert ici au dieu, or et autres (objets de valeurs, lui reste acquis ;

(1) Ou "l'art de combattre en utilisant l'impétuosité des éléphants. etc ...         Le sanskrit admet les deux sens ; en français il faut choisir. Mâtânga .... mano est un composé distributif. où hala "force" aurait dû précéder praraja " vitesse" (j'ai un peu atténué la chose dans la traduction) ; mai l'auteur avait besoin de deux consonnes après martya  — II est évident d'ailleurs que ce premier composé peut aussi se séparer de ce qui suit et être rapporté
directement au roi : " lui, qui réunit (en lui) l'impétuosité ... ; qui est le premier de ceux qui savent la science de la guerre". Je ne me crois pas tenu de signaler tous les découpages variés qu'on peut faire subir à ces jeux de patience.
(2) Ou " le réceptacle incomparable.... ", si ce sens de dhana était usuel dans la langue des koças, qui est celle de ces inscriptions. Je prends donc le mot dans le sens de guru, de "professeur" en général, n'osant le prendre comme nom de Brhaspati, qui, :même chez les dieux, n'est pas un maître de musique et de,danse. Si je n'avais comme le sentiment que le premier composé du pada ne doit pas être coupé après anupama, je serais fort tenté de joindre dhisana à ce qui suit : " un (vrai) cintâratna des choses subtiles enseignées par Brhaspati ", c'est-à-dire de la politique, dont Brhaspati est le grand maître.
(3) Pierre précieuse qui procure la réalisation de tous les désirs.
(4) L'océan, dans la rhétorique hindoue est, par excellence, le réceptacle des joyaux
(5) Ou " dans ses attaques contre tout ce qui est mal"
(6) Une des marques de la beauté virile.
(7) Sunhata........... tanuh, est encore un composé distributif qui défend de faire retomber sur tanub tout le poids de cet hémistiche amphigourique.
(8) Je crois que sampuruna et bhuri garantissent ici pour abhnupa le sens de " lune " que lui assignent les lexiques.
(9) " La montagne du Linga ".
(10) Je crois que dans ces êtres vivants s sont compris les hommes, et qu'il s'agit d'un droit d'asile.
(11) Je suppose que kada tombe encore sous la négation, comme s'il y avait kada ca na. et qu'il forme une sorte d'opposition, avec kenacid. Avec l'autre leçon indiquée comme possible, il faudrait admettre un brusque changement du sujet : " (car) alors (seraient) coupables d'un méfait (ceux qui les frapperaient) ".


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5. " Qu'on ne circule pas à sa fantaisie (1) dans ce séjour du dieu, ni monté sur un char (2), ni porteur de parasols déployés, ni en agitant de riches chasse-mouches ; qu'on ne nourrisse ni chiens, ni coqs (3) dans les enceintes du domaine. du dieu. Tel est le commandement de ce maître du monde que nul ne doit transgresser sur terre".

A. Barth


(1) Ou bien ,à la rigueur, avec une sorte d'incise : " que l'accès soit libre, ... mais qu'on n'y circule pas.". Pour des interdictions semblables, cf. Inscription sanscrites de Campa et du Cambodge, XLIV, 36-47 ; LV, 63-89 ; LVI, D, 9, 10, 14, 15.
(2) Ou un véhicule quelconque.                                . •
(3) Je suppose que la défense vise les coqs de combat, Le chien était probablement exclu comme, animal chasseur.