VAT PHOU

par M. L. FINOT
Directeur de l'École française d'Extrême-Orient


La publication de la stèle de Vat Phou par M. Barth nous offre l'occasion de dire ici quelques mots d'un monument aussi remarquable que mal connu.
Vat Phou (1) est une des belles oeuvres architecturales de l'ancien Cambodge. Assurément il ne saurait se comparer aux grands monuments d'Angkor, de Beng Mealea, de Prah Khan : mais je ne sais si les architectes cambodgiens ont jamais montré plus de goût dans le choix d'un site, plus d'art à l'aménager, plus d'habileté à combiner les accidents du terrain et la disposition des édifices, de manière à produire une saisissante impression de noblesse et de majesté. Si Vat Phou était moins lointain, il jouirait sans nul doute de la notoriété qui s'attache à des monuments d'un art moins relevé, mais d'un accès plus facile. Situé en plein Laos, à près de trois degrés au Nord de Vat Nokor, l'ultima Thule des touristes, — il est de ceux dont on ne parle guère. M. Barth renvoie à deux descriptions, qui paraissent bien en effet être les seules, qui en existent, mais dont aucune n'est entièrement satisfaisante : celle du Voyage d'exploration eu Indo-Chine, exacte dans l'ensemble manque un peu de précision dans le détail ; celle de M. Aymonier (Cambodge, II .148-16-2) apporte, comme éléments nouveaux, une rectification et un plan : mais la rectification n'est pas fondée et le plan ne correspond pas de tous points à la réalité.
Notre intention n'est pas de décrire en détail un monument auquel nous n'avons pu consacrer qu'un examen rapide ; mais il nous a semblé, en présence des renseignements vagues et contradictoires dont il a été l'objet, que ces notes prises sur place, toutes sommaires et incomplètes qu'elles soient, pourraient servir à en fixer quelques traits essentiels (2).
Le monument de Vat Phou est situé à 7ou 8 kilomètres au S.-0. de Bassac, au pied des hauteur dut Phou Bassac. .Il est construit, suivant l'orientation Est-Ouest, sur une pente qui s'élève de la plaine jusqu'à une hauteur du 90 mètres environ, où elle est brusquement coupée par une muraille de rocher à pic.
Au bas de la pente est un bassin rectangulaire dont le grand axe (E.-O.) mesure 6 00 mètres, et le petit (N. S.), 200 (3). Une chaussée dallée part du côté

(1) Vat Phou, la" bonzerie de la montagne" tire son nom d'un couvent de bonzes laotiens qui s'est établi dans les ruines.
(2), Le plan ci-contre a été dressé par M. Lunet de Lajonquière ; il a été obligeamment préparé, pour la reproduction par M. Commaille.
(3) Pour ce bassin, qui ne figure pas sur notre plan, non plus que la partie de la chaussée qui va du bassin à l'esplanade, voir le plan de M. Aymonier, op. laud. Il, 160.

(P. 242)
Ouest et conduit à une large esplanade, où elle débouche, en A, entre deux grands bâtiments, qui ont suscité une curieuse contestation. Selon Francis Garnier (Voyage. I, p. 188), ce sont " deux grands monuments carrés. Ils consistent en une galerie de 40 mètres de côté environ, au centre de laquelle est une cour dallée". M. Aymonier, d'autre part, a cru y voir " deux galeries eu croix dont les grandes branches sont parallèles à l'avenue. ». "Et non,insiste-il en note, de grands monuments carrés consistant en galeries de 40 mètres de côté, entourant une cour dallée, dont les précédents autour ont parlé ;" (Cambodge II.159).
Le plan ci-joint, fait sur les lieux mêmes, montre que les précédents auteurs n'avaient pas tort. et que si ces deux monuments -que nous croyons pouvoir appeler des palais - ne sont point parfaitement carrés ils sont encore moins   cruciformes.
Ces deux palais sont exactement symétriques et n'offrent une différence notable que dans la nature des matériaux : celui du Nord est construit tout en limonite; dans celui du Sud, la galerie postérieure seule est en limonite ; celle qui borde l'avenue est en grès. Apparemment le palais du Sud était le logis principal, celui du seigneur du lieu : c'est celui que nous choisirons pour en donner une courte description, qui s'appliquera également à l'autre, sauf la différence indiquée.
La galerie antérieure B s'ouvre sur l'avenue par une entrée centrale. On pénètre d'abord dans un local spacieux éclairé de chaque côté par deux fenêtres ; au fond, un escalier de quatre marches conduit à une porte ornée : les pieds-droits sont formés d'une colonnette octogonale engagée et d'un pilastre à feuillages ; le linteau représente Vishnu armé de la massue, assis sur

(P.243)
l'ordinaire tête de monstre que les Cambodgiens nomment Râhn et où nous croyons reconnaître une déformation de Garuda; le tympan renferme le même sujet sous une arcade ondulée deux fois répétée. Cette porte donne accès à un vestibule constitué par un retour  à angle droit du mur de façade.

La galerie prend jour sur l'avenue par dix fenêtres carrées à balustres, cinq de chaque côté de la porte. Le mur opposé est aveugle : il semble qu'on ait voulu dérober aux regards la cour intérieure, qui était peut-être un jardin de plaisance réservé aux femmes du harem.

Aux deux bouts de la galerie, un escalier de trois marches descend dans une petite pièce en contre-bas (C, D), ayant deux fenêtres au Nord et, sur le côté opposé, une porte, qui fait face à la porte d'entrée de la galerie postérieure. Chacune de ces deux chambres est séparée de la galerie principale par un mur de refend, indiquant la direction d'un toit à double rampant ; le mur extérieur des petits côtés est amorti en pignon et décoré d'une fausse porte avec tympan sculpte' de même sujet que celui de la porte d'entrée.

La galerie est construite entièrement e grès. Les blocs sont de dimensions variées,.mais n'ont pas été employés au hasard ; les plus-larges ont été réservés aux angles saillants ; ceux des angles rentrant sont taillés en équerre et chevauchent sur les deux côtés de l'angle, de sorte que jamais un joint ne se trouve à l'encoignure. Par contre, ici pas plus qu'ailleurs, les constructeurs ne se sont préoccupés d'éviter la continuité des points verticaux ; mais l'appareil est si bien lié que les petites lézardes qui se sont produites par endroits n'ont pas compromis la solidité des murs.

La galerie que nous venons de décrire est le côté Nord d'un quadrilatère dont la galerie postérieure E forme les trois autres ; les deux galeries sont coupées, en F et G, par un étroit passage sur lequel s'ouvrent deux portes opposées. La galerie E a une autre porte au milieu de la face Sud, avec un escalier très simple (1)

A l'O. du palais, en II, est un petit monument de trois pièces éclairées chacune sur la face Est par une fenêtre à balustres. Aux deux extrémités Nord et Sud est une petite terrasse ; l'entrée principale est au Sud.

Au sortir de l'esplanade, on pénètre dans une avenue, dont l'entrée, autrefois gardée par deux lions, n'en a conserve qu'un. De chaque côté de l'avenue règnent un petit mur en limonite et une rangée de colonnettes coiffées d'une pyramide à arêtes curvilignes (2). Puis une succession d'escaliers et de chaussées dallées, qui se prolongent de chaque côté en terrasses, conduit à une grande plate-forme 1 entourée d'une balustrade de pierre. L'escalier, dont l'entrée est ici gardée par des lions et des nâgas, reprend l'ascension de la pente et s'élève

(l) Cette porte a été omise sur le plan.
(2) Voir le dessin d'une de ces colonnettes dans le Voyage d'exploration en Indochine, I, p. 187.

(P. 244)
par une succession. de sept paliers jusqu'au plateau supérieur. Au milieu de chaque palier se remarque un socle creusé d'une mortaise.
L'escalier débouche sur le plateau en face d'un édifice en pierres et briques, d'une forme très particulière. Il est partagé par des colonnes carrées en une nef et deux bas-côtés, avec un transept au milieu, et comprend trois salles en enfilade (1). On passe de l'extérieur à l'intérieur et d'une salle à l'autre par trois portes. Aux deux extrémités des bras du transept est un petit vestibule d'un mètre de large entre deux portes.
La façade présente un vestibule en saillie dont la porte est encadrée de pieds-droits formés d'une colonnette octogonale et d'un pilastre à feuillages, au pied duquel est une figure en prière ; les sculptures du linteau et du tympan ont disparu, mais le mur extérieur est décoré de deux gracieuses figures de femmes, debout, le buste nu, sous une arcade, et dont l'une peigne sa chevelure.
Les deux portes latérales, en retrait sur le vestibule, ont pour encadrement : un linteau sculpté surmonté d'une frise de feuilles et de boutons ; du côté intérieur, trois moulures rectangulaires qui forment la transition du plan transversal de la façade au plan longitudinal du vestibule ; du côté extérieur, un pilastre orné de feuillages, au milieu desquels, sous une arcade, est un dvârapâla porte-massue, à figure avenante, nullement démoniaque. Chacun de ces pilastres supporte la tête d'un naga dont le corps se relève vers le centre de l'édifice, de manière à laisser entre lui et la frise un caisson triangulaire, où s'inscrivent deux sujets différents : à gauche, Çiva tenant un rosaire, entouré d'adorateurs ; à droite, un Singe volant qui parait lutter contre des personnages armés de massues (2).
La porte principale est la seule qui ait perdu son linteau sculpté ; toutes les autres l'ont conservé intact : il n'y en a pas moins de douze. La plupart de ces linteaux exhibent la classique tête de monstre, mais avec une certaine recherche de la variété : tantôt cette bête dévore des rinceaux de feuillage, au lieu des nagas qui sont sa pâture habituelle ; tantôt elle tient des lions par la queue ; ici elle porte Visnu armé de sa massue, là un dieu barbu tenant un rosaire, qui parait entre Çiva ascète ; ailleurs trois têtes humaines à coiffure cylindrique dans une auréole de flammes. Les linteaux de la façade sont d'une exécution particulièrement soignée : sur l'un se voit Garuda portant Visnu ; il a une tête et des pieds d'oiseau, un corps et des bras humains, entre lesquels il étreint des nagas ; sur l'autre, un personnage coiffé d'un bonnet à triple pointe danse légèrement au milieu des feuillages, au-dessus des têtes des nagas (Çiva dansant le tandava?)
Un des linteaux intérieurs montre Indra. le vajra en main, assis sur un éléphant

(1) Voir le reproduction de la salle centrale dans le Voyage d'exploration. I, p. 191.
La quatrième salle que l'on voit sur le plan au fond du bâtiment est une addition très postérieure au reste de la construction ; la porte qui y donne accès, faite de blocs grossièrement taillés, n'existait probablement pas non plus dans le plan primitif.
(2) On pourrait y voir la lutte de Hanuman contre les Ràksasas ; mais les adversaires du singe n'ont rien de démoniaque.


(P. 245)
à trois têtes, dont deux rats assis semblent caresser les trompes. Signalons encore un groupe singulier au-dessus de la porte intérieure du transept Sud (1): c'est un personnage à coiffure conique, à cheval sur un autre, dont le corps, au-dessus de la ceinture, parait se diviser en deux troncs que .le premier écarte violemment l'un de l'autre ; bien que les deux bustes soient représentés entiers, il est probable que le corps est écartelé. On songe tout naturellement à une représentation de Narasintha : mais aucun des traits caractéristique de la scène ne se retrouve ici.
Ce curieux édifice a toujours été considéré comme un sanctuaire, et cette destination est probable en effet ; toutefois il est prudent de ne donner cette conclusion que sous réserve de ce que peut apporter de nouveau une étude comparative du plan des édifices cambodgiens.
A gauche du monument principal est un petit bâtiment carré L, également construit en pierres et briques, dont la porte, ouverte à l'Ouest, est encadrée d'un chambranle de moulures droites et accostée des pieds-droits ordinaires (colonnette et pilastre). Sur la face Est se détache une fausse porte figurant deux vantaux garnis de moulures en forme de rectangles concentriques, et réunis par une rangée de cubes ornés d'une fleur de lotus.
Un peu au-dessus du plateau sont sculptées dans le rocher les images des trois dieux de la Trimurti : au centre, Çiva Pancanana, tenant d'une main un rosaire, de l'autre un long manche dont le bout manque (probablement un trident), et pourvu en-outre de huit petits bras sans attributs ; à sa droite se tient Brahmà Caturmukha, à quatre mains, dont deux sont jointes et deux tiennent un rosaire et un bouton de lotus ; à sa gauche est Visnu Caturbhuja tenant le disque; la conque, la massue et un objet sphérique.
On arrive enfin à une dernière galerie adossée à la paroi de rochers, où s'ouvrent deux grottes basses que la dévotion des moines a peuplées de statues du Buddha. Sur le rocher lui-même est un Buddhapada doré.
Du haut de cette terrasse, on peut facilement imaginer la beauté passée de cette magnifique résidence, quand la vue en embrassait toutes les parties se déroulant harmonieusement de la montagne à la plaine : d'abord les petits temples aux élégantes sculptures, puis l'immense escalier coupé de larges terrasses, l'esplanade avec ses deux palais, le grand bassin, le parc, la foret et à l'horizon le cours majestueux du Grand Fleuve.
Vat Phou a subi les injures du temps, mais la construction en était solide et a en somme bien résisté. Il n'est pas impossible et il est à désirer que des soins intelligents restituent à cette noble ruine quelque chose de son imposant aspect d'autrefois.
L.FINOT

(1) Voir la reproduction dans le Voyage d'exploration, I. p. 186.