Herbert WILD (1880-1935),
romancier de l'Extrême-Indochine

Dans l'histoire de l'exotisme indochinois, Herbert Wild est un cas à double titre. Si le romancier mérite assurément d'être redécouvert, le géologue qu'il fut au civil sous le nom de Jacques Deprat vient, lui, d'être réhabilité.
Né en 1880 à Fontenay-aux-Roses, Jacques Deprat, à l'issue d'une enfance vécue à Besançon et d'études menées au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris, s'imposa d'abord comme un géologue de grande qualité que rien ne prédisposait à entrer un jour en littérature. Nommé chef du Service géologique de Hanoï en 1909, il y accomplit une oeuvre scientifique remarquable et remarquée, au point qu'il put rêver d'accéder un jour à l'Institut. C'était sans compter avec les jalousies de certains collègues ou supérieurs, dont deux le soupçonnèrent en 1917 de forfaiture, l'accusant d'avoir introduit frauduleusement dans ses récoltes paléontologiques d'Asie quelques « trilobites » européens. Ils furent malheureusement écoutés, et Jacques Deprat – cas unique dans l'histoire de la géologie française – fut radié en 1919. Cas unique doublement, puisque en 1991 on le réhabilita, grâce aux efforts du professeur Michel Durand-Delga, mesure posthume annulant, en présence de sa fille, l'injustice commise soixante ans plus tôt.

Chassé de son poste indochinois et réduit au chômage, s'installant à Moulins (Allier) avec sa femme et ses deux enfants, Jacques Deprat disparut désormais sous le masque de Herbert Wild, patronyme de plume à consonance anglo-saxonne pour signer une douzaine de volumes, mais aussi des nouvelles dispersées dans les revues, voire des poèmes. Cet homme atypique, condamné pour faux scientifique, humilié, trouva ainsi sa rédemption en inventant, de 1925 à 1935, de fausses histoires, dont certaines crient sa vérité d'homme blessé (en particulier dans les Chiens aboient. 1926). Dix ans pour douze romans et une rapide consécration populaire dans la veine de la littérature coloniale, ce que marque notamment le Grand Prix trisannuel des Français d'Asie1931 (un prix fondé pas Claude Farrère, le gouverneur Pasquier et le romancier Albert de Pouvourville). Mais la tragédie guette à nouveau. Deprat, excellent alpiniste, trouve la mort accidentellement, en mars 1935, dans les Pyrénées.

Son oeuvre a parue aux éditions Albin Michel, inaugurée par Le Conquérant (octobre 1925), immédiatement placée sous la protection littéraire de Claude Farrère, qui en signe alors la lettre-préface, laquelle salue chaudement la naissance d'un nouvel écrivain qui sait dire « lumineusement » l'Indochine. Dès sa reconversion, Deprat était allé rendre visite au lauréat du Prix Goncourt (1905), pour son roman indochinois, Les Civilisés, afin de lui demander conseil et sans doute recommandations. Farrère fut bienveillant, et Wild, l'amitié aidant, exprimera sa reconnaissance en lui dédiant la nouvelle « Le jubilé du professeur Mendax » (Le regard d'Apollon, 1930), et auparavant, l'ensemble de son recueil Dans les replis du Dragon, deuxième oeuvre chronologiquement (juin 1926) dont la première nouvelle est dédiée à la comédienne Henriette Roggers, épouse de Farrère. Ce dernier fermera la boucle en préfaçant à nouveau le roman posthume de son épigone, Monsieur Joseph (1936) : " un des plus terribles livres que j'ai jamais lus" (un autre titre posthume paraîtra en fait en 1937 aux éditions de France, La Paroi de glace).
L'Indochine est assurément au centre de cette oeuvre, tant l'homme de terrain et de brousse l'arpenta, et l'aima. Avec l'acuité du scientifique et ]a sensibilité du prospecteur, l'homme, lucide toujours, a le sens des grands espaces et des atmosphères : la montagne, la forêt, les fleuves boueux et imprévisibles (cf." La crue du Tié-tchen 'Ho"»), avec leurs rapides redoutés (les thaks). Wild n'en est pas moins attentif aux hommes, en particulier à la psychologie de solitude et de frontière des soldats et aventuriers les plus exposés à l'inconnu des avant-postes et des expéditions risquées. Louis Malleret, dès 1934, remarquait combien Herbert Wild sait dire l'ennui, " le spleen, né de la monotonie des jours [et] cette sorte de nervosité dans laquelle se développent des jalousies féroces ou des inimitiés mortelles ". Mais il ne rate pas une occasion de stigmatiser les planqués du colonialisme, « qui restaient » à boire frais, assistaient aux soirées des potentats civils et militaires et participaient chaque jour au tennis de la colonelle ou de la générale (« La Souéi du Nui-Tain «).
Les nouvelles d'Asie réunies dans Dans les replis du Dragon s'inscrivent à la fois sous le signe de cette lucidité, et à l'intérieur d'un même périmètre géographique : la « Haute-Région » des confins tonkinois, à la frontière chinoise, une sorte d'extrême-Indochine, entre le haut Fleuve Rouge et la haute Rivière Noire. Si l'atmosphère est saturée de verdure, d'eau, de vapeur d'eau, de danger, l'Indochine n'est jamais un prétexte à ornementations ridicules. L'autre qualité de Wild, c'est Deprat lui-même, le géologue en lui qui donne à ses descriptions un regard à la fois précis et passionné. La zone tourmentée et puissante dans laquelle se situent ses nouvelles, dont il sait dire l'inaccessibilité des cimes aussi bien que les dangers des rapides, donne au tragique de certains épisodes une résonance impressionnante (« la dernière chasse du Général Lennert », « Le Thak »).
Il est clair qu'il s'agit ici de littérature coloniale au premier degré – l'exdono aux frères Leblond et les citations de Kipling suf­firaient à en témoigner –, de celle, pédagogue, qui veut expliquer en métropole l'univers (sinon l'envers) colonial, et s'intéresse prioritairement aux Européens. Et l'on peut décliner la thématique classique de l'aventure, de la violence guerrière, de la nature menaçante, de la piraterie, des amours (les congaïs), sans omettre la descente de fleuve en sampan et la pipe d'opium. Mais à la différence de Claude Farrère ou de Henry Daguerches. Herbert Wild analyse finement la société indochinoise, dans sa diversité et pas seulement comme élément du décor exotique. Sensible aux nuances du milieu. Wild est un de ceux qui ne généralisent pas abusivement les populations locales, s'appliquant au contraire à mettre en scène, avec leurs spécificités, les villages Thos des vallées, les Mans des hauteurs, les caravaniers du Yunnan (les ma fou). la beauté de telle femme Lolo, la survivance de quelques musulmans houéi-houéi (« le musulman de Kéou-lang-ka »), opposant ces populations montagnardes aux Annamites du bas pays. Et s'en prenant volontiers aux messieurs Lebureau des administrations qui, même à Hanoï, confondent tout : « pour [...] les beaux messieurs à souliers de tennis, il y a l'indigène. Et allez donc ! On fourre tous les peuples de la péninsule sous cette rubrique. Comme nos compatriotes qui, en France, disent: « les jaunes ». Henri Copin a mis en évidence le roman de Herbert Wild, l'Autre race (1930), l'un des premiers à poser la question du métissage (s'intéressant d'ailleurs plus à la mère indigène doublement exclue qu'à l'enfant). Dans les replis du Dragon ouvre déjà cette interrogation: « C'est une terrible question que celle des métis. Songez au sort de ces malheureux créés par l'insouciance et criminellement abandonnés ».
Coloniale et colonialiste, cette littérature serait datée, mais Wild, véritable écrivain, fait preuve d'une remarquable sympathie pour les peuples connus dans cette haute région de l'Asie. Mieux qu'un témoin bien informé. il est devenu un ami, mais un ami inquiet de « la menace venant de cet Occident qui n'a su ni pu harmoniser son perfectionnement intellectuel et moral avec son étonnante expansion scientifique et industrielle », inquiet d'un Occident-vautour apportant ses « furieuses compétitions financières montant avec le rail, aux mots terribles: la mise en valeur, prétexte des injustices féroces et du pressurage sans merci » (« Le temple de Kwann-In »). La dernière nouvelle du volume, Si-lin-ngan», se fait l'écho de ce constat d'un progrès incontrôlé et d'une bonne conscience discutable: « Et que faites-vous de ces forces, de vos petites cônquêtes ? Vous les employez contre l'homme [...] vous croyez avoir réalisé une oeuvre magnifique, tandis que vous n'êtes que des destructeurs égoïstes dont l'âpreté à la curée des biens de la planète ne laissera rien à leurs successeurs ».
En effet, Herbert Wild, comme Pouvour­ville, a trouvé en Extrême-Orient une civilisation (idéalisant la Chine méridionale), et des cultures qui ont ébranlé ses convictions. Il n'hésite pas à mettre sur le même plan christianisme et bouddhisme, et s'en était expli­qué dès ses débuts littéraires, dans L'Enquête de la Revue Mondiale sur la littérature coloniale (voir Pages indochinoises, 15 août 1925) : L'axe de la civilisation se déplace. La marche vers l'Est s'accentue rapidement. Dans un demi-siècle, le Nord du Pacifique sera le centre économique du monde [...] L'Europe, petite presqu'île de l'immense Asie, malgré sa situation privilégiée, malgré ses côtes merveilleusement découpées, malgré ses climats heureusement variés, s'effacera devant le génie du Pacifique debout sur l'horizon de l'Est ». Cette théorie n'est pas radicalement originale à l'époque, ni totalement dénuée d'actualité aujourd'hui, mais elle a le mérite de n'être pas européocentriste et d'introduire dans le champ de l'expérience humaine planétaire l'héritage asiatique. Point d'abandon précipité de ses propres origines judéo-chrétiennes, mais un certain oecuménisme intellectuel et esthétique ; " Nous avons fait un jour, nous aussi, dans les teintes violettes des beaux soirs de l'Attique, notre prière sur l'Acropole ; mais, depuis, sans renier aucune parcelle de notre héritage hellénique, nous en avons fait une autre, sous le ciel vaporeux de la mer Pacifique, devant le Rochana de Kamakura. Loin de s'exclure, elles se complètent et l'on peut maintenant rêver à une merveilleuse époque philosophique qui naîtrait de l'union de la sagesse du monde antique méditerranéen et de l'Idéalisme bouddhique, de la sagesse confucéenne et de l'idéal chrétien »...

Alain Quella-Villéger


Pour en savoir plus : Le Conquérant d'Herbert Wild a été réédité dans le volume Indochine – Un rêve d'Asie (romans et nouvelles réunis et présentés par A. Quella-Vil­léger, Paris, Omnibus, 1995). Deux poèmes inédits (• Fin d'étape au Yunnan • et • Le Mafou •) ont paru dans Les Carnets de l'Exotisme n° 15- 16,1995, spécial • Orients extrêmes • (Le Torii éd., BP 93, 86003 Poitiers cedex). Voir également Henri Copin, L'Indochine dans la littérature Française, des années vingt à 1954 (Paris, L'Harmattan, 1996) et Louis Malleret, L'Exotisme indochinois dans la lit­térature française depuis 1860 (Paris, Larose, 1934).