Découverte

avril-mai 2006

 


Retour donc de Chine où je suis entré le 16 avril pour en ressortir le 16 mai. 15 jours dans le Yunnan avec ML. et 15 jours seul dans le Sichuan. Les deux provinces se situent au nord-ouest au-dessus du Laos et du Vietnam. Pas de : " je suis allé à…" pour n'évoquer que mes premières impressions pour le moins contrastées.

Ce n'est pas un exercice facile aussi peu de temps après ce court temps de découvertes. Il y a peu de chance que ce soit dans la nuance. Je pose quelques restrictions. C'est ce que j'ai ressenti dans ce premier contact, limité dans l'espace et dans le temps, volontairement non préparé, mais naturellement sous le poids de l'acquis. Vieille culture, trois fois millénaire, raffinement, vestiges prestigieux, littérature classique dont nous admirons quelques échantillons, littérature coloniale, Lucien Bodard ... Brefs tous ces poncifs en plus, plus, plus admiratifs.

Entre 1956 et 1976, Mao a réussi le tour de force que n'avaient pas pu réaliser les Huns, il a tout dévasté, tout anéanti. Faut-il lui attribuer une haine viscérale contre ceux qui avaient tout ce dont il avait été privé pendant son enfance et sa jeunesse. Haine des privilégiés, de l'argent et de son corollaire, la culture. Sans doute. Alors que le rêve classique est de donner à tous ce qu'ont certains, lui, il a détruit tout ce que certains avaient et que d'autres ne pouvaient espérer obtenir rapidement. Le principe de la table rase pour créer l’égalité ?

C'est le premier choc ressenti : le plus bas est devenu le commun dénominateur recherché. Malgré les 25 dernières années, l'ouverture, l'enrichissement considérable et la reconstruction, le premier contact avec les Chinois laisse sidéré devant la grossièreté généralisée que peut-être le mot allemand "grob" éclairerait encore mieux. Grossièreté qui est l'expression de la totale absence d'éducation pour arrondir les angles et qui fait que ce qui nous parait ahurissant relève du banal.

La masse est à l'état brut de décoffrage du paysan archaïque qui arriverait de la plus arriérée  des campagnes.  Le « paysan du Danube » serait pardonnable ; l'est moins celui qui vit dans une grande ville développée (Kunming et Chengdu dépassent l'une et l'autre 3 millions d'habitants, elles sont devenues totalement occidentales dans leur apparence et dans la consommation frénétique, pour ceux qui le peuvent du moins). Passe que chacun crache, cela fait partie des moeurs et la chique de bétel disparue n'est pas si lointaine. Mais que la vie en groupe, et cela grouille, relève du combat permanent, de la bousculade douloureuse pour passer devant ou ne pas céder le passage,  laisse un Occidental pantois.
Parfois cependant, comme un éclair qui prouve qu'il existe encore une parcelle du passé, un individu sans doute policé vous jette un coup d'oeil furtif comme surpris lui aussi de ce qu'il vient de remarquer tout comme vous. Il lève à peine un sourcil et passe.
Dans le même genre, ce Chinois universel ne parle pas, il hurle ; lorsqu’il marchande, on frise le pugilat ; il est curieux comme une concierge, veut tout savoir, s’agglutine au premier incident ou au premier attroupement ou tout simplement vous arrache le livre des mains pour voir puis vous ignore superbement. Après l’Asie du Sud-Est où tout est douceur (apparente), sourire : rude à en couper le souffle.

Deuxième choc : l'étranger est ignoré par la masse, pour ne pas dire rejeté. Il est pourtant si rare qu’il ne peut être invisible. Le vrai étranger -celui qui fait du tourisme- entend en permanence les expatriés de tous les niveaux et de toutes les nationalités rêver de quitter la Chine au plus vite. La grossièreté, la tension, le mépris affiché, et l'impression de n'être qu'un compte bancaire … revient sans arrêt dans la conversation et fait souvent toute la conversation. Il ne faut que quelques jours pour en être soi-même persuadé. Mais, comme en Inde, peut-être, la masse considérable oblige chacun à combattre pour vivre ou simplement survivre ?

Un exemple d’orgueil fort répandu : une étudiante  explique  (en  anglais hésitant)  que  lorsque la Chine aura sous peu la place de leader économique mondial qui lui revient, il appartiendra au monde d'apprendre le chinois et non aux Chinois d'apprendre l'anglais. Un sourire amusé en réponse est très mal pris. Chine, empire du milieu, depuis toujours entourée de vassaux qui viennent, humbles, recevoir des ordres.

En contre point bien réel, l'attention, le sourire, le geste, toujours discrets, existent bien chez certains des plus âgés. Instants privilégiés sans mots véhiculaires dans un océan d'indifférence ou d'hostilité (?). Quant aux plus jeunes, employés, étudiants qui parlent un peu l’anglais, ils recherchent le contact, identiques en tout points à nos propres jeunes et aussi peu attachés qu’eux aux conventions. Nés après les grandes catastrophes, ils donnent l’impression d’ignorer complètement les contraintes qui ont façonné la vie de leurs parents, louent Deng Xiao Pin (leur grand Timonier) et veulent consommer et consomment, à commencer par le téléphone portable devenu indispensable.

 Troisième choc : les " china land"  (Disney land aux Usa). Oh touriste perd toute illusion sur le contenu du mot tourisme. Un lieu touristique chinois ressemble à s'y méprendre à tous ces lieux que nous fuyons : le mont Saint-Michel aux plus grands jours d'affluence où débarque par cars entiers des hordes bardés d'appareils et serrant de prêt une guide avec mégaphone et fanion. A la puissance 100.

Le groupe chinois, casquetté non plus de la casquette mao devenue ringarde mais de la banale casquette " américaine", bouscule et se lamine son chemin. Chacun, dans un combat acharné, prend la même pose (–les doigts en V de la victoire, mais laquelle ? -) au même endroit et se précipite dans les magasins qui vendent tous la même pacotille.

Recyclage pragmatique : beaucoup de temples reconstruits servent de buvette ou d'échoppe, aussi de lieu de culte, où, sans trop savoir, certains font courbettes et brûlent de l'encens sous la directive de moines dont l'unique mission visible est d’encaisser l'argent. Car les Chinois touristes sont aussi présurés de toutes parts aux mêmes tarifs, à présent, que les étrangers. Ils ont un avantage toutefois. Ils ont droits à des explications sans doute secret  militaire puisque les étrangers, eux, entrent dans les sites dont on ne leur dit rien. Négligence ou manque de personnel  angliciste ? Ou bien ne souhaite-t-on pas devoir avouer que le temple ou le lieu détruit a été complètement reconstruit selon les normes arrêtées pour tels types (un peu comme notre style maison de Provence, de Savoie ...), le béton universel remplaçant le plus souvent le bois et les autres matériaux nobles. Les Chinois eux ne voient manifestement pas la différence puisque le but principal reste la photo et l'échoppe.

Il existe une différence cependant dans leur émerveillement.  Tout ce qui prouve la puissance économique de la Chine les enthousiasme : destruction-reconstruction des villes, autoroutes, ponts, usines, barrages … Sans état d’âme le passé révolu disparaît, avec ce même enthousiasme que nos paysans des années 50 qui bradaient leurs vieux meubles contre du formica. Ils sont au temps de la construction. Le temps de l’écologie et de la nostalgie est encore à venir. Il viendra.

À la différence des expatriés, malgré le choc premier et surtout à cause de ce choc premier, je veux retourner voir de près et en profondeur cette Chine qui ne se donne manifestement pas facilement.

Au programme 2007, 4 à 6 mois d’étude de base de la langue avec professeur (double forme de contact, l’un par les sons, l’autre par l’ouverture des portes normalement fermées à l’étranger) et nomadisme dilettante pour aller à la découverte des individus et de ces paysages époustouflants que j’ai pu apercevoir et qui sont uniques.

premier voyage, avril-mai 2006