Rencontre d'Espaces




 


INDE 2001-2002


Au long du Gange sacré
Varanasi - Bénarès

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BENARES

Nagel 1976

 

 

 

Au long du Gange sacré : Varanasi - Bénarès

(21 septembre - 1er décembre 2001 -- 15 janvier - mars 2002)





BENARES

Nagel 1976

 

Il n'est pas possible au touriste d'aborder Bénarès, la plus sacrée des sept villes saintes de l'Inde, sans se rappeler ce que le Gange représente dans la tradition hindoue. Nul mieux que Nehru, agnostique anti-traditionaliste, n'a mieux exprimé le sens de cet attachement au fleuve où il a voulu que fût jetée une poignée de ses cendres :

"Le Gange est le fleuve de l'Inde aimé de son peuple autour duquel s'intègrent ses souvenirs collectifs, ses espoirs et ses craintes, ses chants de triomphe, ses victoires et ses défaites.

Le Gange a été un symbole de la culture et de la civilisation indienne à travers les siècles, toujours changeant, toujours s'écoulant et néanmoins toujours le même. Le Gange me rappelle les pics couverts de neige et les profondes vallées des Himalayas que j'ai tant aimées, ainsi que les riches et vastes plaines qui ont été le théâtre de ma vie et de mon travail. Souriant et dansant dans le soleil du matin, sombre, triste et plein de mystère quand tombe le soir ; un ruban étroit, lent et plein de grâce en hiver ; une masse rugissante pendant la mousson, presque aussi large que la mer, avec, en partie, le même pouvoir destructeur, le Gange a été pour moi un symbole et un souvenir du passé de l'Inde se précipitant dans le présent et s'écoulant dans le vaste océan de l'avenir. Je suis fier du grand héritage qui a été et qui reste le nôtre ; j'ai conscience aussi du fait que moi-même, comme nous tous, suis un maillon de la chaîne interminable qui remonte jusqu'à l'aube de l'histoire dans le passé insondable de l'Inde. Cette chaîne, je refuse de la briser car je la vénère, j'y cherche mon inspiration.

Pour témoigner de ce désir et pour rendre mon dernier hommage à l'héritage culturel de l'Inde, j'exprime cette volonté qu'une poignée de mes cendres soit jetée dans le Gange, à Allahabad, pour être emportée vers le vaste océan qui baigne les rivages de l'Inde."

Bénarès et le Gange

La descente de la Gangà sur la terre - le Gange est une divinité féminine - est un des récits légendaires les plus populaires de l'Inde. Voici comment on le conte aujourd'hui d'après la littérature classique du Râmâyana et du Mahàbhàrata, modifiée par différents apports populaires :

Depuis des milliers d'années, il y a en Inde des hommes qui consacrent leur vie à la méditation pour atteindre Dieu et s'éveiller à la réalité suprême et, depuis des dizaines et des dizaines de siècles, tous les gens qui méditent sont troublés dans leur méditation par des démons grimaçants qui viennent les distraire, les tourmenter, se rire d'eux, danser dans leur esprit, leur gratter les pieds ou le nez et même, dès que l'un d'eux pense qu'il va atteindre enfin le but et réaliser du même coup que les démons ne sont qu'illusion de son esprit, les démons se le disent et viennent le tourmenter de plus belle pour bien lui prouver leur existence et leur réalité. Or, il y a longtemps, les moines, les ascètes d'une certaine région de l'Inde avaient remarqué que lorsqu'ils chassaient les démons, ceux-ci allaient prendre refuge dans l'océan et qu'ils en sortaient le lendemain tout revigorés. Comme l'un de ces moines avait, grâce à ses pénitences, à ses privations, à ses mortifications, acquis de tels pouvoirs surnaturels qu'il lui était possible d'avaler n'importe quoi, ils eurent donc l'idée saugrenue de lui faire avaler l'océan tout entier, avec tous les démons qui s'y réfugiaient ; bien sûr ce ne fut pas aussi facile que de le dire, mais ainsi fut fait. Or voilà que, au bout de peu de temps, la terre se mit à se dessécher, les arbres à se dénuder, les plaines à s'étioler, il n'y avait plus d'océan au-dessus duquel les vents en passant pussent se charger d'eau et arroser ensuite les forêts et les champs. Le soleil brûlait tout et la vie commençait à disparaître de la surface de la terre. Les prières des hommes qui demandaient au ciel de l'eau n'étaient pas exaucées. C'est alors qu'un grand roi, qui était aussi un grand sage, résolut d'implorer le Créateur lui-même, Brahma, et, pour l'atteindre, il se livra à de longues pénitences et de profondes méditations. On dit même qu'il médita pendant mille ans ; si bien qu'un jour Brahma, touché de tant de constance et d'humilité, lui apparut enfin et lui accorda la réalisation d'un souhait. Le roi Bhaghiratha n'hésita pas un instant et supplia Brahma d'envoyer sur la terre l'eau du ciel - Gangà -qui est au firmament comme une Voie Lactée afin que la vie puisse renaître ici bas. Le Créateur avait promis, il acquiesça. Mais encore fallait-il que le remède ne fût pas pire que le mal. Gangà, la rivière céleste, était fille du géant Himalaya ; elle n'avait aucune raison de vouloir descendre du cie1 pour sauver les hommes. Sa colère décuplerait la force de sa chute et la terre serait détruite par son flot terrifiant, exactement comme la lumière divine qui descendrait soudain dans le coeur et l'esprit d'un homme non préparé détruirait tout en lui.

Brahma lui, n'y pouvait rien ; seul Shiva - le Yogi divin vivant en constante méditation sur un sommet de l'Himalaya, serait capable de recevoir sur sa tête les flots terribles de Gangà pour en amortir la chute sur la terre. Mais pour atteindre Shiva en méditation, absorbé dans la contemplation du vide suprême, combien d'années ou de siècles fallait-il encore méditer ?

Bhagiratha partit pour les sommets de l'Himalaya et, là, il se livra aux plus austères pénitences, debout sur un seul pied, les bras en l'air, mains jointes au-dessus de sa tête, finissant par ne plus vivre que du souffle de l'air, concentrant sa volonté sur l'image suprême qui n'a plus de représentation. Si bien qu'il put atteindre Shiva qui, touché de sa pureté et de sa constance, acquiesça à sa demande et accorda ainsi le don de la vie à la terre et aux créatures qui y demeuraient. Il reçut dans les boucles de sa chevelure d'ascète les flots de Gangà qui dévalèrent les pentes de l'Himalaya et s'étendirent doucement dans la plaine comme une main largement ouverte, apportant partout la vie.

"Grâce soit rendue à notre Mère Gangà ; gloire à notre Mère Gangà." Il n'est guère de prière en Inde, du Cap Comorin à l'Himalaya, du désert de Thar au Brahmapoutre qui ne contienne pas cette bénédiction ; et si Gangà, fleuve de vie, est le fleuve sacré par excellence, l'eau lustrale qui dissout toutes les fautes et lave de toutes les souillures, c'est parce qu'il est le ciel sur la terre. Prendre un bain dans le Gange, c'est comme prendre un bain dans le ciel. Telle est la légende.

Si le Gange lave de toutes les impuretés, Bénarès est, sur les rives du Gange, le lieu de pèlerinage où l'on atteint la libération suprême, dit la tradition. Ceux qui meurent à Bénarès sont assurés de n'être plus réincarnés ; Shiva lui-même, qui en est la divinité tutélaire, leur murmure à l'oreille la formule sacrée, le mantra de la délivrance. Bien plus, tous ceux dont les cendres sont remises au Gange à Bénarès jouissent de ce même privilège de ne plus être réincarnés. Parmi tous les pèlerins qui se rendent à Bénarès (près de 300 000 chaque année, en moyenne, dont 230 000 environ sont étrangers à la région), nombreux sont ceux qui y viennent parce qu'ils ont senti la mort prochaine ; plus nombreux encore ceux qui y apportent pieusement les cendres d'un être cher. La plupart ont économisé, plusieurs années durant, le prix du voyage et, aujourd'hui encore, certains viennent à pied, depuis les points les plus reculés de l'Inde, passant plusieurs années à accomplir ce dernier pèlerinage.

On comprend donc, dans ces conditions, pourquoi Bénarès ne ressemble pas à une ville de pèlerinage comme celles qu'on imagine chez nous, où une foi fervente conduit les pèlerins qui

accomplissent un voeu ou espèrent une grâce. Qu'on imagine ce que ressent l'Hindou, nourri depuis des générations de toutes les légendes concernant le Gange - légendes intégrées à son passé ancestral -lorsqu'il aperçoit enfin le fleuve sacré dans toute sa majesté. Voir le Gange est déjà une bénédiction et le regard du pèlerin est enrichi de tout ce que la tradition lui a enseigné sur la vertu de cette eau vive, qui dissout les souillures et abolit les fautes. Tous ses ancêtres ont souhaité que leurs cendres fussent remises à cette eau. Tous ont souhaité mourir ici. Presque tous ont reçu, mourants ou morts, une gorgée de cette eau dans la bouche. C'est au bord de ce fleuve que les plus grands sages de la tradition ont vécu. Être à Bénarès, ici et maintenant, c'est être avec eux dans l'éternité.

Certes, le pèlerin de Bénarès ne s'exprimerait sans doute pas de la sorte, si on l'interrogeait. Il n'empêche que tout son comportement manifeste cette attitude intérieure. Il regarde le Gange et il donne l'impression d'être arrivé au but. Il n'a plus d'autre intérêt sinon celui d'être au bord du fleuve, de contempler le fleuve, de se baigner dans le fleuve.

C'est dans cet esprit que le touriste doit aborder les ghâts, les escaliers qui descendent au bord du fleuve et qui s'étendent sur 5 km du SO au NE, sur le bord concave du croissant que forme le Gange, qui à Bénarès coule vers le N ; cette particularité est, dit-on, de bon augure, comme si Gangà voulait une dernière fois dire adieu à ses parents qui résident dans l'Himalaya.

Histoire

Bénarès est considérée, dans la tradition indienne, comme la ville la plus ancienne de I'Inde et l'une des plus anciennes du monde, son antiquité étant garante de sa sainteté et réciproquement. En fait, on a des preuves archéologiques qu'elle existait au début du premier millénaire avant Jésus-Christ et elle fut sans doute l'un des premiers établissements aryens dans la moyenne vallée du Gange. La région était occupée par la tribu des Kashi - qui allait devenir, au VIII, ou VIIe s. avant notre ère, la plus puissante, probablement, des 16 tribus qui se partageaient le N de l'Inde. Sa capitale Vàrànasi jouissait d'un site exceptionnel : fixée sur le rebord résistant d'un relief structural solide (ce qui a assuré sa stabilité et sa permanence au cours des siècles), elle était facile à fortifier et à défendre, bordée au N par un minime affluent saisonnier du Gange. Ainsi, avant même que la moyenne vallée du Gange fût entièrement défrichée, elle était un entrepôt et un port de commerce d'importance, formant tête-de-pont sur l'une des deux branches de l'ancienne route du fer et du cuivre dont les gisements les plus proches se trouvaient sur la bordure méridionale du Bihar.

Mais cette situation privilégiée excita la convoitise de la tribu voisine des Kosala, établie plus au N et qui, ayant la maîtrise d'une partie de la route commerciale septentrionale, avait besoin d'une ouverture sur le Gange. Le territoire des Kashi fut donc annexé par les Kosala (vers 650), dont le royaume s'appela Kashi-Kosala, tant la ville de Bénarès y jouait un rôle important comme établissement industriel et comme port commercial, par où transitaient des produits déjà fameux et encore renommés : objets de cuivre, tussor, fines cotonnades, teinture ocre, bijoux et parfums, etc. À l'époque du Bouddha (vers 560-480 av. J.-C.), sa renommée devait être assez grande pour que le Maître vînt dans son voisinage, à Sarnath, exposer sa doctrine à ses premiers disciples.

Mais, dès le Ve s., c'est la tribu des Magadha, déjà organisée en monarchie absolue, qui devint la puissance dominante de la vallée du Gange car, établie au S du fleuve dans l'actuel Bihar, elle avait, à défaut des terres les plus fertiles, la maîtrise des seuls gisements de fer du N de l'Inde. Vârânasî-Kâshî fut conquise, mais, semble-t-il, n'en prospéra pas moins. Elle fit ensuite partie de l'empire Maurya et l'empereur Ashoka (260-222 av. J.-C.) porta la gloire du Bouddhisme indien à son apogée, et dota Sarnath de nombreux monastères et monuments divers. Bénarès fit ensuite partie des empires Kushan puis Gupta. Au VIe s. de notre ère, elle fut incluse dans le royaume de Kanauj et, au VIle S., le pèlerin bouddhiste chinois Hiuen-Tsang, se rendant à la cour du roi Harsha, notait que le royaume de Vârânasî avait quelque 1000 km de pourtour, cependant que la ville elle-même, sur la rive gauche du Gange, s'étendait sur 5 km de long et 1,5 km de largeur.

Pendant plus de trois siècles, Bénarès changea sans doute plusieurs fois de mains, au gré des victoires et des défaites des souverains du Bengale, du Dekkan et du Rajasthan, qui se disputaient la suprématie sur la vallée du Gange. C'est néanmoins au début du XIe s. que al Birouni la comparait à La Mecque et la considérait comme le siège des grandes écoles de la science hindoue. Ce fut pendant cette période qu'elle eut à souffrir de la première invasion musulmane (en 1033, Nialtagin, général du fils de Mahmoud de Gazni, la détruisit) avant de passer sous la domination de la dynastie des Gahadwal ; ceux-ci restaurèrent ses monuments et développèrent sa prospérité jusqu'à l'arrivée de la deuxième invasion musulmane à la fin du XIIe s. C'est en 1194 que Qutub-ud-din (celui-là même qui éleva à Delhi la tour de victoire appelée Qutub-Minar) général de Mohammed de Ghor, aurait rasé plus d'un millier de temples et d'autels ; bien que, par la suite, le siège des légats des sultans de Delhi fût installé à Bénarès, cette invasion devait faire sombrer la ville sainte dans une infortune qui allait durer jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

Des mosquées furent construites avec les pierres des temples détruits (on en trouve même à 60 km au N, à Jaunpur), au gré des dynasties qui se succédèrent dans la vallée du Gange. Seul le Grand Moghol Akbar (empereur de 1560 à 1605), respectueux de la tradition hindoue, encouragea la reconstruction de temples détruits, notamment celui de Vishvanath (Shiva) divinité tutélaire de Bénarès. Mais son arrière petit-fils Aurangzeb, dont les persécutions furent particulièrement sévères, le fit détruire en 1669 ainsi que presque tous les temples, autels et écoles de Bénarès. À la place du temple de Vishvanath, il construisit une mosquée ; sur l'emplacement d'un temple de Vichnou, au-dessus de Panchgangà Ghât, il érigea une autre mosquée dont les minarets hauts de 50 m dominent la ville. Bien plus, il voulut que le nom de Bénarès fût effacé et il le remplaça par Muhammadabad, qui disparut avec lui.

Les siècles d'occupation musulmane constituent pour Bénarès une période sombre du point de vue économique ; mais la ville conserva son caractère sacré. Si, sur une population qui devait compter plus de 150 000 habitants, il y avait sans doute, au XVIII e s., plus de 30 000 Musulmans et plus de 200 mosquées (la proportion aujourd'hui dépasse 30%), il n'en est pas moins vrai que la population musulmane vivait (comme aujourd'hui encore) assez séparée de la population hindoue et que Bénarès n'en continuait pas moins à être l'un des centres religieux et intellectuels les plus importants de l'Inde. Les grands sages venaient y prêcher - comme le Bouddha l'avait fait plus de 20 siècles auparavant : Ramananda au XVe siècle, Chaitanya au XVIe ; Kabir le tisserand y naquit vers 1440 et Tulsi-Das (1522-1623) y composa, entre autres, la version hindi de la grande épopée du Râmâyana, qui est le livre de chevet de toute l'Inde du N. Les voyageurs européens qui circulèrent en Inde aux XVe-,XVIle-XVIlle S. témoignent de l'importance religieuse et culturelle de la ville : François Bernier, qui fut médecin d'Aurangzeb, la décrivait en 1666 comme l'"École Générale et comme l'Athènes de toute la gentilité des Indes, où les Brahmanes et les Religieux - qui sont ceux qui s'appliquent à l'étude - se rendent".

Mais, dès le début du XVIlle s., l'empire Moghol était sur son déclin, cependant que s'accentuait la montée au pouvoir des Mahrattes puis des Anglais. La puissance de Delhi s'affaiblissait et, en 1722, Bénarès passa sous la domination du Nabab d'Oudh, qui prit comme "fermier général" (Zamindar) le fondateur de l'actuelle dynastie de Bénarès, revenue enfin sous gouvernement hindou ; Balwant Singh réussit même, au milieu du siècle, à reconstituer pour un temps le royaume de Bénarès, qu'il fortifia en construisant notamment le fort de Ramnagar sur la rive opposée. Mais les Mahrattes rêvaient eux aussi de rétablir Bénarès dans sa grandeur passée. Bien que n'ayant pu s'en rendre maîtres, ils firent beaucoup pour sa reconstruction, son embellissement, son développement, au cours du XVIII° s., et d'autres princes - d'Inde centrale en particulier - les imitèrent. Les Sikhs eux-mêmes, qui considèrent aussi le Gange comme fleuve sacré, y construisirent un temple (Guru Dwara) et différents monastères.

Nous sommes à l'époque où la Compagnie Britannique des Indes (East India Company) tentait de s'installer solidement dans le pays : son Gouverneur Général Warren Hastings obtint du nabab d'Oudh, en 1775, la cession de la province de Bénarès, qui resta d'abord sous la souveraineté de son rajah, mais tomba bientôt sous l'administration directe de la Compagnie (1794). Depuis lors, et mis à part quelques troubles occasionnels (par exemple en 1809, où éclata une émeute entre Musulmans et Hindous au cours de laquelle fut mis en pièces le monolithe érigé à côté du temple), Bénarès connut la paix ; même la grande mutinerie de 1857 n'y eut pas de conséquences graves. La croissance de Mirzapur et de Ghazipur diminua l'importance du commerce ; mais Bénarès demeura néanmoins la capitale de la province. D'ailleurs, l'expansion des routes, puis des chemins de fer, allait bientôt en faire un noeud important de communications. La construction du pont métallique en 1884 - qui porte à la fois une branche des chemins de fer du N et la fameuse Grand Trunk Road construite par les Moghols - favorisa encore le développement de la ville qui compte aujourd'hui (1976) plus de 700 000 habitants.

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