Rencontre d'Espaces




INDE

Au long du Gange sacré

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Alain Daniélou

le chemin du labyrinthe
extraits

 

 



Alain Daniélou : le chemin du labyrinthe ; éditons du Rocher
extraits


 


mots clefs :

Bénarès
code moral
divin
état divin
formes de pensée
homme
mariage
nature
savoir
Shiva
six méthodes
société
système social


 

... "J'ai compris peu à peu que c'est dans l'amour de l'œuvre divine, de la beauté des corps, et dans l'intensité du bonheur et du plaisir que l'on est le plus proche de l'état divin. Le masochisme chrétien ne mène pas à la sagesse mais à l'inhumanité, la cruauté, l'hypocrisie." ...

... "Peu à peu, je pénétrais dans des formes de pensée si subtiles, si complexes et si difficiles que j'avais parfois l'impression de toucher les limites de mes facultés mentales, de ma capacité de comprendre. Je me trouvais plongé dans une société où tous les concepts de la nature de l'homme et du divin, de la morale, de l'amour, de la sagesse, étaient si profondément différents de ceux du monde où j'étais né qu'il fallait faire table rase de tout ce que l'on croyait savoir, de toutes ses habitudes mentales ou conventions. Les valeurs n'auraient pas été plus différentes si j'avais été transporté par miracle dans l'Egypte de Ramsès II." ...

... "Shiva est le dieu de l'univers, le seigneur des créatures, des arbres, des animaux aussi bien que des hommes. Dans ses temples, on vénère le phallus dressé, source de vie, mais aussi symbole de la volupté, du plaisir, image de l'état divin. Shiva est Sat-ChitAnanda, " Existence, Intellect et Volupté ". Les hommes construisent des sanctuaires pour l'honorer, mais son véritable temple est la nature, la forêt, où il apparaît parfois sous la forme d'un adolescent lubrique et nu. C'est dans la forêt que se pratiquent les rites d'initiation shivaïte, jamais dans les temples. Ce dieu était bien celui que je cherchais obscurément et pressentais depuis mon enfance." ...


... "À Bénarès, lors des éclipses de Lune et de Soleil, une foule de pèlerins, pouvant atteindre des centaines de milliers, se répand sur la rive sacrée du fleuve pour tenter de s'y baigner et de se purifier ainsi de l'influence néfaste du mauvais génie Rahou qui dévore les astres." ...


... "Tout savoir, toute pensée organisée, l'étude de n'importe quelle question passait désormais pour moi, plus ou moins consciemment, par le filtre des six méthodes dont les conclusions souvent contradictoires permettent une approche équilibrée des problèmes. Ces méthodes que les hindous appellent des " points de vue " (darshana) sont la cosmologie proprement dite le " mesurable " (sâmkhya) qui replace toute question dans le cadre des structures universelles ou macrocosme, le yoga qui l'envisage par rapport à l'univers intérieur de l'homme ou microcosme, les " rites " (mmânsa) qui permettent d'expérimenter les liens entre l'humain et le surnaturel, la métaphysique (védanta), qui s'intéresse au monde suprasensible et invisible. Le vaishéshika, l'approche expérimentale ou scientifique, par contre, est concernée par le monde tel qu'il est perçu par les sens, tandis que la logique (nyaya) permet d'établir les correspondances. À ceci s'ajoute l'étude de la nature du langage (vyâkarna), instrument approximatif de formulation et de communication de l'expérience des sens qui permet aussi de cerner les contours de la pensée, mais dont il faut comprendre les limites afin d'éviter de prendre des mots pour des idées." ...


... "Il existe chez les hindous un code de morale pour les voleurs comme pour les prostitué(e)s considérés comme formant des sortes de castes qui se retrouvent dans toutes les sociétés et que rien n'exclut du progrès spirituel. On peut être saint et voleur. Comme saint et prostitué. Ces actes ne sont contestables que du point de vue de conventions sociales qui n'ont aucune valeur du point de vue de la vie intérieure. On peut très bien considérer que c'est la propriété, l'accumulation de biens, qui est un vol. C'est pourquoi les brahmanes n'ont droit qu'à des possessions très limitées, les moines hindous ne peuvent s'organiser en monastères et restent des errants. Toute activité commerciale est interdite aux guerriers et aux princes." ...

... "Dans le monde hindou, le " savoir " est considéré avant tout comme un héritage que l'on reçoit et que l'on a le devoir de transmettre, en y ajoutant, si l'on en est capable, quelques éléments pour le développer, le mettre à jour. Cette notion donne à celui qui a été jugé digne de ce fardeau une grave responsabilité morale, particulièrement dans le choix de ses disciples. Le savoir est un sacerdoce. Il est des formes de savoir qu'il n'est pas bon de transmettre à des êtres ambitieux et irresponsables. Le grand problème du savant est de trouver le disciple, le réceptacle (pâtra) digne d'en recevoir le dépôt." ...

... "Le système social des hindous a été conçu dans le but de préserver l'intégrité des espèces humaines, de trouver pour chaque groupe humain, religieux, ethnique, racial, une place assurée. L'Inde a toujours été le refuge des minorités indigènes ou étrangères. C'est le seul système qui ait su établir une société tolérante multi-raciale, multi-religieuse, multi-culturelle que musulmans et chrétiens ont vainement cherché à détruire. Comme tout système, le système indien a des défauts, mais il mériterait d'être sérieusement étudié au lieu d'être présenté comme une abomination par des gens qui n'en ont jamais rencontré les heureuses victimes. Cette attitude est typique d'un esprit occidental qui invertit les problèmes et semble se complaire dans des notions imprécises." ...


... "Dans l'Inde traditionnelle, le mariage n'est pas l'aboutissement des hasards d'une rencontre ou des illusions de l'amour. Les enfants sont mariés par leur famille, vers dix ou douze ans, selon des règles très strictes se référant à la sélection raciale, au groupe professionnel et à la compatibilité des horoscopes. Les questions financières n'entrent pas en jeu. Le prince épouse souvent une bergère. Dans une famille, le jeune garçon a donc une mère, des sœurs, mais aussi une petite fille qui est sa femme. Il n'a pas à se chercher une compagne. Leurs rapports sont d'abord des jeux sans problèmes. Ce qui n'empêche pas le garçon d'avoir d'autres expériences. La partie essentielle de la vie matrimoniale est déjà accomplie à l'âge où elle commence en Occident. La femme a alors plusieurs enfants et vit avec d'autres femmes dans le gynécée. Elle rencontre son mari occasionnellement, mais ils ne vivent pas en couple." ...

... "Il existe une société des femmes et une société des hommes dont les préoccupations, les intérêts, les divertissements sont distincts et se complète. Le couple, de plus en plus isolé dans le monde moderne, est une anomalie et forme une prison dont les enfants sont les premières victimes.
Dans le, Sud de l'Inde on rencontre aussi des sociétés matriarcales. J'ai pu admirer ces femmes dures, responsables, autoritaires, qui gèrent avec sagesse de vastes établissements, des terres, des troupeaux, des serviteurs, une famille, et ces hommes fleurs, élégants, soignés, qui s'occupent de jeux, de sports, de théâtre, de musique, de littérature et de guerre, formant une société cultivée et charmante où les rôles semblent plus sagement distribués. C'est dans les sociétés matriarcales que le niveau d'alphabétisation et de culture est le plus élevé." ...

... "L'homme est un donneur de semence comme le figuier mâle. Il pourrait donner naissance à des milliers d'enfants. La procréation n'est qu'un accident de parcours dans sa vie sexuelle. Sur des millions de gènes, quelques-uns seulement servent à la reproduction. Le reste est gaspillé aux hasards de l'aventure et du plaisir. Havelock Ellis avait scandalisé son époque en écrivant : " L'homme est naturellement polygame. " Répondant aux critiques, il avait ajouté : " Je n'ai jamais rencontré un homme qui n'ait eu des relations avec plusieurs femmes. Je mentionne simplement un fait d'expérience. " Il aurait pu dire plus exactement : " l'homme est par nature polyvalent. " Dans l'Inde traditionnelle, un garçon a étudié dès l'âge de six ans, à l'école, les textes du Kama sutra qui expliquent tous les secrets des jeux de l'amour et leurs variantes. Ces divertissements sont très importants car on leur attribue un aspect mystique lié aux pratiques du yoga tantrique dans lesquelles les rapports avec l'épouse ne sont pas admis, sauf pour les exercices préliminaires. Le puritanisme agressif des Indiens modernes est dû entièrement à l'influence britannique. Raymond, qui s'était laissé entraîner par jalousie à épouser Radha, était pourtant conscient de la valeur magique des différents actes sexuels. Il écrivait : " J'ai toujours une certaine méfiance à l'égard de l'accomplissement d'actes trop conformes à la nature animale des choses. " (Bénarès, 3 novembre 1948.)
Dans le système hindou, c'est la continuation des espèces qui est un devoir essentiel, c'est pourquoi les mariages interraciaux sont strictement interdits. On peut être croyant ou non, pratiquer ou non les rites, la responsabilité envers l'enfant à naître reste un principe de morale fondamental. Les enfants issus de mariages interraciaux ont, selon la conception hindoue, des personnalités ambiguës et ne possèdent plus le caractère et les vertus inhérentes aux deux races qui se mêlent. Ils conduisent à la corruption et à la ruine de toute société. La liberté individuelle ne doit être restreinte que si elle cause un tort grave à des tiers. C'est le cas de la procréation puisque l'enfant et l'avenir de l'espèce sont impliqués. Si l'on ne désire pas d'enfant, le mariage en tant que sacrement n'a aucun sens.
La sacralisation d'un mariage qui n'est qu'une légalisation du sexuel apparaît comme une sorte de prostitution du rite. Beaucoup des problèmes familiaux du monde moderne me semblent issus de la conception du mariage qui se réduit à n'être qu'une canalisation de 1'érotisme dans une société puritaine pervertie par les absurdités moralistes du monde chrétien. La qualité du produit, de l'enfant, ne semble pas entrer en ligne de compte, sauf peut-être chez les juifs, avec un succès indéniable.

... "J'avais appris en Inde que le premier devoir de tout homme est de comprendre sa propre nature, les données fondamentales de l'être que l'on est et de les réaliser de son mieux. Le second devoir est de respecter la nature des autres. C'est pourquoi il ne peut exister sur aucun plan de règles morales générales, tout au plus des conventions sociales qui n'ont aucune valeur sur le plan de la réalisation humaine ou spirituelle de l'individu. Nul ne doit chercher à paraître autre que ce qu'il est par sa naissance, ses aptitudes ou le rôle qui lui est dévolu comme individu ou comme espèce, ni de chercher à imposer à d'autres un comportement qui pourrait faire obstacle à leur épanouissement."...

Extrait d'un Upanishad :
Dans un monde qui n'est que mouvement où rien n'est permanent, le divin est présent en toute chose, dans les fleurs, les oiseaux, les arbres, les animaux, les forêts et les hommes. Jouis pleinement de la part que les Dieux t'abandonnent, n'envie jamais ce qui appartient à d'autres, ni leur fortune, ni leur talent, ni leurs plaisirs, ni leur gloire.

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