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Au long du Gange sacré

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Bénarès, telle qu'ils l'ont vue :

J. M. Rivière : Lettres de Bénarès

Spiritualités vivantes, Albin Michel 1982

 

 



Bénarès, telle qu'ils l'ont vue : J. M. Rivière : Lettres de Bénarès,
Spiritualités vivantes, Albin Michel 1982





Le Gange est la raison d'être de Bénarès ; le fleuve sacré est personnifié par la Déesse Gangâ, issue des plans subtils de l'Himâlaya, Himavat, et soeur de Pârvatî, la Shakti de Shiva. La Déesse est maternelle et compatissante ; elle sanctifie les hommes et les éveille spirituellement, disait Râmakrishna qui eut une vision de Bénarès baignée d'une divine lumière dorée, et des rives du fleuve, rayonnantes de force spirituelle. L'eau du Gange est pure et son contact libère et sanctifie. Il est certain que ce fleuve est beau et le spectacle, à six heures du matin, à l'heure de la prière, face au soleil levant, de la masse humaine se baignant, se purifiant et méditant sur les ghâts est inoubliable. Les temples, les sanctuaires, les palais, les façades des demeures qui s'allongent tout au bord du Gange, sont dorés dans la lumière irréelle de l'aube. Les longs escaliers des ghâts s'enfonçant dans l'eau du fleuve sont animés par les milliers de pèlerins et de citadins qui se baignent selon les rites matinaux ; les ruelles sombres qui débouchent sur les rives sont animées d'un incessant va-et-vient de formes blanches, violettes, roses, jaunes, vertes qui sont les notes claires des sarîs féminines et des dhotis masculins. Tout est prière, paix et recueillement ; les cris des corbeaux dans le ciel et sur les pierres donnent une note familière à cette heure inoubliable. Des eaux du Gange s'élèvent des masses de vapeur pendant que scintillent, comme une ligne étincelante, les rives lointaines et nues qui font face à la ville sainte, confondues dans l'horizon de lumière.

Le Gange, selon la tradition, coulait dans le ciel, issu du pied de Vishnou, et arrosait les cieux; il advint qu'un descendant de la dynastie solaire, Sagara, qui n'avait pas d'enfant, obtint, par ses austérités, une descendance immense, soixante mille fils qui naquirent surnaturellement mais qui, par leur impiété, furent détruits et réduits en cendres. Celles-ci encombraient la terre qui était devenue impure. Le petit-fils de Sagara, qu'il avait eu d'une autre épouse, Bhagîratha, devint un grand sage et voulut, par son ascèse, restaurer la vie des fils de Sagara et purifier ainsi la terre. Il fallait que le Gange, le fleuve sacré des mondes invisibles, descendît sur terre et lavât les cendres pour qu'elles reprennent vie car le Gange a un pouvoir de résurrection. Mais le fleuve céleste était une force cosmique formidable et impétueuse ; c'était une force cosmique formidable et sa puissance risquait de détruire la terre. Bhagîratha obtint de Shiva que ce Dieu reçût sur ses cheveux le flot formidable ; celui-ci se divisa alors en sept branches, qui devinrent les sept fleuves sacrés de l'Inde: le Gange, la Jamunâ, la Sarasvatî, la Godâverî, la Narmadâ, l'Indus et la Kâverî.

Le mythe signifie l'origine divine des eaux du fleuve, sa puissance psychique, source sacrée de nourriture et de vie tant sur le plan physique que sur le plan spirituel. Le Gange est la mère qui donne la prospérité et qui confère la Libération. Les pieds des cadavres sont mouillés par ses eaux avant d'être incinérés sur les bûchers et leurs cendres sont jetées dans le fleuve qui purifie tout. Shiva, Maître et Dieu de Bénarès, aide leur délivrance spirituelle; Râmakrishna vit le Seigneur de la Vie et de la Mort s'approcher des bûchers funéraires du Manikarnikâ ghât et du Smashâna ghât et prononcer le mantra de Libération, le târaka-mantra, sur les gisants en flammes. C'est pourquoi ces lieux sont indiciblement saints. Un bain dans le Gange purifie et son eau détruit les souillures des fautes en sublimant la nature grossière de l'homme et en la faisant participer aux formes divines que le fleuve incarne puisqu'il émane de l'invisible, des plans de la divine substance des essences vitales de la Puissance cosmique. Le fleuve sacré est une source permanente de rédemption. Ses divers noms rituéliques soulignent ses qualités : bhadra-soma, boisson de bénédiction, déva-bhûti, issue du ciel, gândinî, celle qui chante toujours, khâpagd, descendant du ciel, tripathagâ, celle qui arrose les triples mondes : le ciel, la terre et les mondes infernaux.

Voilà déjà un sujet d'étonnement pour le touriste; cette eau sale, où flottent les cendres des bûchers funéraires et les guirlandes de fleurs pourries, est versée avec respect sur les corps des pèlerins, bue avec dévotion et emmenée dans les demeures comme un nectar divin. Chose curieuse dont je peux témoigner: cette eau ne se décompose jamais ; des bouteilles d'eau du Gange emportées en Europe sont demeurées intactes pendant des années.

Sur les rives du fleuve sacré, tout un univers nouveau de symboles et de mythes apparaît, que l'occidental perçoit avec une certaine angoisse car ils n' appartiennent pas à son monde ; il est face à face brusquement avec des données incompréhensibles, des usages inconnus, des traditions puissantes et fortes qui lui sont étrangères. Tenter de les comprendre et d'y pénétrer demande un grand effort.

Les bords du Gange sont peuplés de nombreux lieux saints; les plus célèbres sont Gangotri, dans l'Himâlaya, là où naît le fleuve, Hardwâr, au pied des monts Sivalik, là où le fleuve sort des montagnes, Allâhâbâd ou Prayâg, là où la Jamunâ s'unit au Gange, l'île de Sâgar, à l'embouchure, dans le golfe du Bengale, et naturellement Bénarès.

Les rives du fleuve sont, à Bénarès, en forme de croissant de lune, l'un des symboles de Shiva, et face à l'est. Des escaliers de pierre descendent dans l'eau et permettent les ablutions et les bains purificateurs ; ce sont les ghâts. Toute la vie spirituelle de la cité s'y concentre et se mêle très naturellement aux occupations les plus prosaïques de la population. On peut y voir les femmes y laver leur linge qu'elles font sécher au soleil sur le sol, les blanchisseurs, les dhobis, y exercer leur métier, les familles y prendre un bain très profane, un troupeau de buffles venir s'y désaltérer et des saints hommes y méditer ou pratiquer quelques exercices de Hatha-yoga sur les petites plates-formes qui surmontent les rives. De grands parasols de paille, immenses champignons ronds, fichés sur un gros manche de bois, protègent les gens du soleil implacable; c'est la vue familière des ghâts avec leurs ombrelles géantes les unes à côté des autres, la foule grouillant dans l'eau sur les marches de pierre, montant et descendant les escaliers inégaux dans un chatoiement extraordinaire de couleurs vives. Buffles et vaches circulent lentement parmi eux et, dans l'air, les gongs des temples, les appels des conques sacrées, les tintements rapides des clochettes, les chants religieux s'étalent tranquillement sur l'eau silencieuse du grand fleuve qui bénit tout, purifie tout, apaise tout.

Le long de la rive de la cité, s'étalent les ghâts, chacun avec son nom traditionnel, ses caractéristiques, sa population, ses rites de purification. On en compte traditionnellement 64, se succédant sans transition. De la barque qui glisse lentement sur le fleuve, on les voit défiler avec leur vie intense, leur intimité, leur activité religieuse.

Du sud au nord de la rive du Gange, je vais vous -les énumérer et vous les décrire succinctement ; la liste en est longue et le voyage en barque dure longtemps... Voici donc d'abord :

1. Asî ghât, le premier site sacré de Bénarès, qui est l'endroit où la rivière Asî se jette dans le fleuve ; ne la cherchez pas car son lit est habituellement à sec sauf pendant la mousson. C'est un des cinq ghâts où les pèlerins doivent obligatoirement se baigner pendant leur pèlerinage. En fait, il n'y a pas d'escaliers et le sol entre dans l'eau directement en pente douce ; sur cette pente dénudée, des ascètes, des sadhus ont coutume de se réunir avec leurs disciples.
2. Révâ Mahâl ou Lâla Misr ghât, propriété du râja de Révâ, habituellement assez désert.
3. Tulsî ghât, où des constructions se sont écroulées sous le choc des inondations et des tremblements de terre; les débris s'étalent sur la rive. Son nom évoque le grand poète hindi, Gosain Tulsîdâs, auteur d'un poème très populaire, adaptation en hindi de la célèbre épopée du Râmâyana, et qui vécut dans la maison située au nord du ghât et où il écrivit son oeuvre ; il y mourut en 1623.
4. Panchékal ghât ne présente aucun intérêt particulier.
5. Jânakî ou Jânkî ghât, le nom de Sîtâ, l'épouse de Râma; au sommet des marches étincellent les toits dorés de quatre temples. L'édifice massif moderne au pied du ghât est l'usine de pompage des eaux qui alimentent Bénarès.
6. Ananda Mayî ghât que couronne l'âshram de la fameuse ascète qui donne son nom au ghât. L'âshram est une vaste construction composée d'une cour entourée d'habitations ; dans une de celles-ci, vécut et mourut le grand pandit Gopinâth Kavirâj, spécialiste en yoga tantrique à l'Université de Bénarès et auteur de quelques ouvrages classiques sur le Tantrisme, la plupart en hindi ; je le rencontrai là en compagnie de ses amis et d'Ananda Mayî qu'il vénérait comme son gourou. Il était le disciple du fameux tantrique Vishnudhânanda qui avait vécu longtemps au Tibet et qui, parmi ses pouvoirs, possédait celui de créer des parfums à volonté en utilisant les rayons de soleil ; Paul Brunton raconte l'expérience qu'il vécut avec lui à Bénarès dans son ouvrage sur l'Inde. Une chapelle à l'étage supérieur d'un des bâtiments contient deux lingam trouvés dans le sol ; ils ont une singulière puissance psychique.
7. Akrûra ghât, un des noms de Krishna, est sans intérêt ; il est suivi de
8. Bachhrâj ou Jaïni Pâtasâla ghât, appartenant au groupe religieux des jaïns qui ont construit trois temples à leurs Tîrthankaras sur les bords du fleuve.
9. Panchakutti ghât et
10. Chaït Singh ghât, nom d'un prince de Bénarès, ne présentent pas un intérêt spécial.
11. Niranjana Nirvâna Akhâdâ ghât, où se trouve le monastère, âkhâdâ, des nâgâ sannyâsins, ascètes shivaïtes dont l'origine est lointaine ; leur divinité tutélaire est Skanda et l'on fait remonter leur existence à l'an 904 de notre ère. Ils vont généralement nus, le corps recouvert de cendres blanches, munis d'un trident ou d'une lance de fer; ils sont spécialistes du Hatha-yoga et pratiquent de dures pénitences corporelles, croyant que l'effort physique est supérieur et plus efficace que le travail mental.
12. Shivala ghât présente l'aspect d'une haute forteresse dominant le fleuve ; on l'appelle parfois Kâlî Mahâl ghât ; il appartient au râja de Bénarès. Il a joué un rôle historique au temps des Anglais puisque le râja Chait Singh, leur prisonnier, s'échappa la nuit d'une des fenêtres de cette forteresse en 1781, traversa le Gange et put atteindre Râmnâgar après sa fameuse bataille contre Warren Hastings. La vue du Gange et de la cité que l'on a de la terrasse de ce palais-forteresse est unique ; des réunions de pandits y sont tenues souvent.
13. Dandî ghât, imposant d'aspect, est le lieu de réunion des Dandî panth, ascètes caractérisés par leur bâton, danda ; ce sont des moines shivaïtes, vêtus d'ocre, leurs cheveux rassemblés en un chignon ; il ne faut pas les confondre avec les moines de l'Ordre de Shankara.
14. Jumnâ âkhâdâ ghât, réservé à l'ancien monastère, âkhâdâ, des Nâga, autre secte d'ascètes shivaïtes dont la divinité tutélaire est Bhaïrava, forme terrible de Shiva ; ils ont également comme divinité Dattâtréya ; leur Ordre comporte également des ascètes femmes.
15. Hanumân ghât est le centre de la population du sud de l'Inde qui réside à Bénarès; il est toujours rempli de monde. Au sommet des marches, il y a un temple dédié au Dieu en forme de singe, Hanumân, fidèle serviteur et adorateur de Râma qui joua un rôle important dans le Râmâyana; en plus de Ses exploits militaires, il porte le surnom de yogâchâra, maître en yoga; c'est le- symbole d'une activité spirituelle assez peu connue de cette forme divine.
16. Mysore Mahârâja ghât qui appartient au râja de Mysore.
17. Smashâna ou Mashân ou Râja Harishchandra ghât, un des sites de crémation de Bénarès ; la caste qui s'occupe de cette fonction funèbre est celle des dom dont les membres vivent en haut du ghât. Le nom de ce site est également celui du fils de Trishanku, descendant d'Ikshvâku de race solaire ; il est devenu le symbole de la patience, de la fidélité et de la grandeur d'âme. En expiation d'une grave faute commise envers le sage Vishvamitra, il fit don de tous ses biens, y compris sa personne, sa femme et son fils. Il alla à Bénarès et se vendit comme esclave à l'un des dom ; il travailla alors sur le ghât qui porte son nom et aida à édifier les bûchers funéraires, transporter les cadavres et les retirer de leurs suaires. Les Puissances divines ' jugeant que son humilité et ses actes l'avaient purifié, le délivrèrent de son corps et le transportèrent dans un lieu céleste. Au pied de ce ghât, les bûchers funéraires brûlent en permanence.
18. Lalitâ ghât, " la charmante ", l'un des noms de la Déesse, la Shakti de Shiva ; il ne présente pas d'intérêt spécial.
19. Vijayanagar Mahârâja ghât qui porte le nom d'un grand empire hindou du sud de l'Inde, où aujourd'hui se trouve approximativement l'Etat de Mysore. La splendeur de sa capitale fut célèbre dans l'histoire par sa magnificence barbare, son luxe, sa débauche, sa puissance militaire, la misère de son peuple. Les voyageurs vantèrent la grandeur et l'opulence de ses souverains ; son commerce extérieur allait de Lisbonne à la Chine. De cette majesté et de cette puissance vantées par l'histoire, il ne reste que cet humble escalier de pierre qui porte son nom.
Nous arrivons au
20. Kédâr ghât, que surmonte le temple de Kédârnâth, l'un des noms de Shiva; c'est le quartier des Bengalis. Le temple est décoré de bandes verticales rouges et blanches et est situé tout en haut de l'escalier du ghât; à mi-chemin est le Gaurî Kund, petite piscine dont les eaux ont des propriétés curatives; de nombreux lingam décorent les marches. Les
21. Rukmângada ghât et
22. Kshémishvara ghât nom d'un grand écrivain théâtral de la cour des Pratihâra, râjput de Kanauj, sont sans intérêt spécial.
23. Mânasarovar ghât fut bâti par le râja Mân Singh d'Amber et conduit à un étang qu'entourent 60 petits sanctuaires en ruine. Le nom de ce ghât rappelle le lac tibétain fameux, au pied du Mont Kailâsha où réside Shiva et dont je vous ai parlé. Le site de Bénarès qui porte son nom évoque le lieu saint tibétain.
24. Nârada ghât porte le nom d'un rishi auteur de quelques hymnes du Rig-Véda ; sa figure est associée à celle de Krishna car il prédit au tyran Kamsa qu'il serait tué par les mains de Krishna. Nârada est un grand gourou dans la tradition hindoue, inspirateur des poètes, messager entre les Dieux et les hommes, conseiller des rois, patron des musiciens, maître des génies et des forces souterraines ; son symbolisme est ambigu car il est le manipulateur par excellence du sacré.
25. Annapûrn& ghât, du nom de la grande Shakti de Shiva, protectrice de la cité et dont le nom signifie " celle qui est pleine de nourriture ".
26. Soméshvara ghât qui porte le nom d'un temple proche dédié à Soma, la Lune, fréquenté par les malades qui y demandent la guérison de leurs maux.
27. Râja ghât aboutit à un édifice édifié pour les brahmanes par Amrit Rao, fils adoptif du Péshwâ ou Premier Ministre Ragunâth Rao du pays Marâtha; ce ghât est très animé.
Le prochain escalier est le
28. Chaumsathî ghât (en sanskrit, chatuhshashtis) signifie le ghât des 64 et rappelle les 8 x 8 = 64 yoginîs dont les origines remontent aux vieilles conceptions aborigènes et préaryennes. Ce sont des hypostases de la Grande Déesse, ici Dourgâ; on les appelle les Mères, Mâtara ou Ambikâ. Elles sont décrites, dans les textes comme l'Agni purâna ou la Mayadîpikâ, comme ayant des faces humaines ou animales et chevauchant des formes de toutes sortes : oiseaux, reptiles, poissons, mammifères. Elles sont soit groupées par huit autour des huit Grandes Mères, elles-mêmes associées à Shiva sous la forme de Bhaïrava, soit sous la forme d'un cercle, le fameux " cercle des Mères " que l'on rencontre dans certains sanctuaires circulaires anciens, comme le temple de Surâdâ en Orissa, et ceux de Hirapur-, Rânipur, Jharial, Khajurâho (là, le sanctuaire est rectangulaire). Ce sont des forces ambiguës, féessorcières jouissant de pouvoirs surhumains ayant pris un aspect tantrique par la suite, encore entourées de crainte respectueuse ; on ne visite pas facilement leurs sanctuaires que redoutent les Indiens du voisinage. A Bénarès elles sont adorées dans le temple des Chaumsathî Devî. Ce ghât est très ancien et ses 64 marches assez raides conduisent à une voûte sous laquelle se trouve une petite chambre très vénérée ; là demeura pendant 20ans un ascète ayant fait voeu de silence, un muni considéré comme un grand saint. Dans la ruelle étroite qui continue le ghât vers Madanpura, se trouve un petit temple enfoncé dans le sol où l'on vénère une antique représentation de Garudéshvar, l'oiseau mihomme mi-aigle, Garuda, à la tête blanche, aux ailes rouges et au corps d'or; il déroba l'amrita aux Dieux mais fut vaincu par Indra. Véhicule de Vishnou, il a une grande valeur ésotérique. On y adore également un vieux lingam souterrain et l'endroit est saint.
Viennent ensuite
29. Rânâ ghât, édifié par le râja d'Udaipur, sans grand intérêt,
30. Dharmangadâ Mahârâj ghât et
31. Munshi ghât, très animé, palais aux hautes murailles, construit par Munshi Shrî Dhar, le Diwan du râja de Nagpur, et qui appartient au Mahârâja de Darbhanga. Il est suivi de
32. Ahalyâ Baï ghât, édifié par la princesse mahratte d'Indore dont le site porte le nom. Les édifices aux toits effilés qui le surmontent sont curieux et l'ensemble est pittoresque. Nous arrivons maintenant à l'endroit peut-être le plus important de Bénarès
33. Dashâshvamédha ghât. C'est le plus populaire et le plus fréquenté des ghâts de la ville sainte ; c'est le deuxième des cinq grands thirtha de Bénarès où les pèlerins doivent se purifier pendant leur pèlerinage. Son nom provient de dasha (dix), ashva (chevaux), medha (sacrifice); la tradition rapporte que Brahmâ accomplit à cet endroit le grand Sacrifice du Cheval, rite védique important de purification, d'affirmation de pouvoir royal et de puissance pour confirmer leur royauté. Le premier Sacrifice du Cheval fut réalisé par Brahmâ à Prayâg (Allâhâbâd) quand les textes divins du Véda qui avaient été perdus, furent retrouvés. Le Créateur du Monde accomplit un second Sacrifice de dix chevaux à Bénarès sur le site qui porte son nom. Ce rite était long et complexe ; le cheval sacrificiel, un jeune mâle de couleur claire, après avoir été consacré ' était lâché pendant un an, escorté par des princes et des palefreniers ; parfois le roi et son armée suivaient le cheval, car, partout où il allait, le territoire était censé appartenir au roi, ce qui provoquait parfois des batailles avec les voisins. Au bout d'un an, le cheval était solennellement sacrifié et la reine principale jouait un rôle important dans les rites. L'animal était oint et décoré, puis étouffé ou étranglé. Il devenait le Dieu Prajâpati et la reine devait, sous un voile, s'unir avec l'animal pour s'imprégner de la force vitale de la victime sacrificielle; c'était évidemment un vieux rite de fertilité et de puissance. La chair de l'animal était consommée par les participants et le reste brûlé. Le dernier Sacrifice du Cheval réalisé en Inde fut accompli par le râja de Jaipur au milieu du XVIIII siècle. L'arrivée de l'intérieur de la ville à ce ghât est large et très animée, à l'encontre des autres rives du fleuve qui ne sont accessibles que par des ruelles. Des temples, parmi lesquels celui de Brahméshvara, surmontent les marches, et des statues de pierre de grandeur naturelle dans des niches sur le Gange représentent des Déités. pendant les éclipses, la foule qui s'y baigne est immense. Pendant les soirées, des groupes de fidèles écoutent la récitation mimée des épopées sacrées.
Viennent ensuite les
34. Prayâga ghât et
35. Ghoda ghât, très animés, qui conduisent à
36. Man Mandîra ghât que couronne une élégante construction, l'ensemble ayant été édifié par le râja Man Singh d'Amber, aux environs de 1600. En haut des escaliers est l'observatoire construit par le roi astronome Sawaï Jaï Singh Il (1699-1744), le fondateur de Jaïpur, et qui contient des instruments de mesure astronomiques en pierre.
37. Mîr ghât est utilisé par les musulmans et conduit à une citerne sacrée, le Dharma kup.
38. Tripura Bhaïrava ghât, que couronne un petit temple où la Déesse au visage recouvert par un masque en argent guérit la variole ; on y vend des éventails de plumes de paon qui ont la propriété d'éloigner les mauvaises influences.
39. Lalitâ ghât, " la gracieuse ", nom de la Déesse; édifié par le râja du Népal et dont le sommet des marches aboutit au temple tantrique népalais avec son double toit d'influence chinoise et ses deux lions qui gardent la porte ; les sculptures érotiques dissimulées sur les soubassements du toit attirent naturellement les touristes.
40. Jalsain ghât est un site utilisé pour les crémations; il est peuplé de stèles de pierre commérnorant des satîs (en anglais suttee), le rite des veuves se faisant brûler à côté de leur mari. Les Occidentaux n'ont jamais compris le sens profond de cette coutume qui entre dans l'ensemble des concepts hindous sur la mort, totalement différents de ceux de notre tradition judéo-griégo-chrétienne.
Nous atteignons un des endroits les plus sacrés des rives de Bénarès,
41. Manikarnikâ ghât. C'est le troisième ghât où les pèlerins doivent se purifier; il fut construit par la même princesse mahratte, Ahalyâ Baï d'Indore. On l'appelle également Mokshâ ghât, le Site de la Libération. Une multitude de pèlerins le visitent journellement ; au-dessus des marches, encastrée dans une lourde maçonnerie, est une petite piscine et, à côté, le temple de Târakéshvar. Târaka était une démone, une râkshasî, qui vivait dans les forêts sur les bords du Gange et qui fut tuée par Rârna. Le culte tantrique de la force psychique qui s'incarna dans cette démone est pratiqué dans le temple. Le site est particulièrement visité pendant les éclipses de sol La piscine contient une eau considérée comme très sacrée ; des offrandes de fleurs, de bois de santal, de lait y sont jetées ; une pierre porte les empreintes des pieds de Vishnou, le Charana padânka. Certaines personnes sont incinérées à cet endroit mais c'est un privilège rarement accordé. Un autre temple y est consacré à Siddha Vinâvaka, un des noms du Dieu Ganésha à tête d'éléphant; le dôme rouge du temple shivaïte qui surmonte l'ensemble du ghât forme un ensemble harmonieux; il a été édifié par le râja d'Amethi. Il est coutumier d'aller réciter les mantras que dictent aux pèlerins les brahmanes au bord de l'étang sacré de Manikarnikâ et d'en boire un gobelet. Le lieu est empreint d'une vibration Psychique très forte.
Se Présente ensuite le
42.Dattâtréya ghât, du nom du saint Brahmane que la tradition déclare avoir incarné la trinité hindoue; les empreintes de ses pieds sont dans un petit temple sur le ghât.
43. Scindia ghât, construit vers 1830 par Baïza Baï, veuve de Daulat Rao Scindia. Trois dômes blancs surmontent l'édifice massif qui domine les pentes du ghât.
44. Shankhata ghât appartient au râja de Gwalior et est assez désert.
45. Bhosla ou Bhonsala ou Koshala ghât édifié par le râja de Nagpur, il y a une centaine d'années; C'est un palais-forteresse qui domine le Gange de ses murs massifs.
46. Naya ghât, construit par Baji Rao II, le dernier des Peshwâ de Marathâ, ne présente pas d'intérêt spécial.
47. Râma ghât, construit par le râja de Jaïpur, est un palais couronné de hautes tours. Il est suivi d'escaliers et de terrains sans intérêt particulier.
48. Choré ghât,
49. Bala ghât et
50. Mangala ghât, assez peu visités.
51. Panchgangâ ghât est le quatrième site important dans le pèlerinage rituel ; il est dit être placé au confluent de cinq rivières, quatre desquelles sont invisibles étant ur le plan subtil : Gangâ, Jamunâ, Sarasvatî, Kiranâ et Dhutpapâ. Il a été bâti par le râja Mân Singh d'Amber. Suivent quelques ghât sans importance :
52. Bindu Mâdhava ghât où se trouve le temple de ce nom, dédié à Vishnou,
53. Dourgâ ghât,
54. Brahmâ ghât,
55. Râja Mandil ghât ou Sîtalâ ghât, Déesse de la variole,
56. Lal ghât,
57. Gaï ghât, où se trouve une grande sculpture représentant une vache face au Gange.
58. Trilochana ghât, encadré par deux grandes plates-formes dominant le fleuve, est un lieu particulièrement saint ; les pèlerins s'y purifient et vont ensuite au Panch gangâ ghât que nous venons de citer ; en haut des escaliers, il y a un temple de Shiva vénéré ici sous le symbole Trilochana, " possédant trois yeux ".
59. Ghola ghât et
60. Kshattriya ghât, présentent peu d'intérêt.
Le 61. Prahlâda ghât porte le nom du fils d'un asura, Hiranyâksha ; ce dernier, jaloux de la dévotion que portait son fils envers Vishnou, défia le Dieu d'être présent dans un pilier de son palais près duquel il se tenait. Pour montrer son omniprésence mise en doute par l'asura, Vishnou sortit de ce pilier sous la forme d'un homme-lion, Narasimha, et déchira le corps de l'impie. Cette forme mi-animale mi-humaine est considérée comme le quatrième Avatâr du Dieu. Très vénéré par certaines sectes tantriques cet Avatâr est souvent représenté dans l'art hindou. Nous sommes maintenant proches du Dufferin Bridge, pont de fer construit en 1887, énorme masse métallique au-dessus du Gange et qui comporte une route et une voie de chemin de fer; sa laideur est remarquable. Le
62. Mahishâsura ghât porte le nom d'un titan, asura, qui lutta contre les Dieux ; dans les Purânas, il a la forme d'un buffle et fut tué par Dourgâ ; il fonda le royaume de Mysore (= Mahésur = Mahishâsura).
63. Râja ghât fut longtemps le centre commercial de Bénarès sur le fleuve ; c'est le témoin de l'antiquité de la cité sainte, de Kâshi. Des fouilles entreprises de 1957 à 1961' par le Professeur A. K. Narain, de l'Université hindoue de Bénarès, ont fait surgir des poteries que l'on peut dater du premier millénaire avant notre ère, et découvrir un rempart d'argile de plus de trois mètres de hauteur sur le sol vierge.
64. Adikéshava ou Vârunâ ghât situé à l'embouchure de la Vârunâ sur le Gange ; c'est le cinquième grand tirtha de Bénarès où doivent se purifier les pèlerins pendant leur séjour. C'est le dernier ghât de la ville sur la rive du fleuve.


Je m'excuse de cette énumération fastidieuse, cher ami; elle n'a jamais été faite, du moins à ma connaissance dans notre langue. Ce chiffre de 64 ghâts rejoint le même symbolisme des 64 yoginîs tantriques qui entourent la Grande Déesse; de même que l'escalier du Chamssathî ghât présente chacune des marches dédiées à une Yoginî, de même chaque ghât des rives de Bénarès est animé par la présence sacrée d'une des forces psychiques émanées de Dourgâ. Derrière les yoginîs, il faut percevoir les antiques yakshîs des temps préaryens, vénérées sur ces mêmes lieux.
Ces ghâts ont chacun leur histoire, leur légende, leur valeur spirituelle, leur raison d'être, leur culte particulier, leurs Protecteurs psychiques. Les hindous les connaissent et ne choisiront pas indifféremment la place où ils veulent Pratiquer leurs rites purificatoires.

Les temples de Bénarès n'offrent pas un intérêt artistique ou archéologique particulier; la plus grande majorité est dédiée à Shiva sous le symbole du lingam.
Tous ces temples se ressemblent intérieurement bien particulière du que chacun soit dédié à une forme pouvoir Divin avec son rituel spécial.-On peut dire que la ville sainte est peuplée de lingam. Les touristes ne visitent pas ses temples et les hindous ne les invitent guère. Celui qui connaît un pânda ou un pûjârî peut, en sa compagnie et sous sa protection, pénétrer dans beaucoup de temples habituellement fermés aux étrangers, y accomplir les rites d'adoration et y recevoir des prêtres quelques pincées de la cendre du feu sacré, les vibhûtis, comme bénédiction et protection de la force divine du temple.
La ville de Bénarès est divisée en trois sections, khandas, sur le plan religieux : celle du nord entoure le temple fameux d'Omkâréshvar dont le lingam fut célèbre avant le XI' siècle ; cette renommée passa ensuite au lingam du temple de Vishvanâth, le temple d'Or, qui est le centre de la seconde section. La troisième, celle du sud, est dominée par le temple de Kédâréshvar. A côté de ces trois grands temples shivaïtes, il faut mentionner ceux de Trilochana, Mahâdéva, Kâméshvar, Vishvakarméshvar, Manikarnîsha, Avimuktéshvar, qui contiennent les lingam les plus célèbres et les plus vénérés de Bénarès.
Le temple d'Or est situé non loin du ghât Manikarnikâ; dédié à Shiva sous son aspect Vishvéshvar, Seigneur de l'Univers, c'est le plus fréquenté par les pèlerins et celui que l'on montre aux touristes de l'extérieur. Son existence est mentionnée par le pèlerin bouddhiste chinois Hsüan Chuang au VII' siècle ; il demeura le centre spirituel de Bénarès jusqu'en 1193 quand les troupes musulmanes dévastèrent la ville; les chroniques arabes font glorieusement mention des mille temples que les croyants de l'Islam saccagèrent, profanèrent et détruisirent au nom de leur Dieu. Le lingam du temple principal fut caché et adoré en secret. Au temps de l'empereur mogol Akbar qui avait une conception plus tolérante des religions, le râja Todarmal fut autorisé à reconstruire le temple en 1580 et le nouveau plan fut conçu par Narain Bhatta, le maître des pandits de Vâranâsî. Ce fut un édifice imposant dont le toit de forme ovale s'élevait à plus de quarante mètres ; les descriptions de l'époque en soulignent la beauté et la splendeur. Mais Aurangzeb, fils de l'empereur Shâjahân, le constructeur du Tâj Mahal, fit détruire de nouveau le temple avec beaucoup d'autres en 1669 et ordonna d'édifier une mosquée à la même place en utilisant les colonnes du sanctuaire hindou. Le lingam sacré fut caché alors dans le puits proche du temple, le Gyan kup, comme je vous l'ai déjà dit. Non loin de là est une admirable sculpture monolithe représentant le taureau de Shiva, Nandin de plus de deux mètres de haut, la tête levée vers le ciel dans une expression d'adoration remarquable; ce Nandin est orienté dans la direction de l'endroit où se trouvait l'ancien temple, site actuel de la mosquée.
En 1750 Balwant Singh imposa son indépendance et la sainte ville redevint complètement hindoue ; on reconstruisit, une fois de plus, le temple central mais le site original avait été pollué par la mosquée. La rânî Ahalyâ Baï Holkar de l'Etat d'Indore fit entreprendre en 1777 l'édification du temple actuel et la tonne d'or pur qui recouvre le toit actuel fut offerte par le râja Raniit Singh du Punjab.
On parvient à ce temple en quittant le centre commercial de la ville, Chowk, non loin du Dashâshvamédha ghât; il faut s'engager dans la petite ruelle sinueuse de Vishvéshvar Lane, dont les côtés sont bordés par les boutiques de marchands d'objets religieux : chapelets, les mâlâ, de 108 grains faits des boules rugueuses de rudrâksha, pour les shivaïstes, de bois de tulsî, le basilic indien, pour les vishnouistes, d'or, de cristal ou de coquillages pour les autres sectes hindoues ; on y trouve de petites statues de dieux et de déesses, de petits lingam, des bâtonnets d'encens, les agarbhati, des châles jaunes et rouges pour la prière, des tissus, des images pieuses. La ruelle passe devant une statue de Ganésha très vénérée et tourne à droite pour déboucher dans l'enceinte sacrée du temple. Celui-ci est enserré par d'étroites ruelles ; il est recouvert par des dôrnes ovales qui surmontent les chambres saintes et qui s'élèvent à une vingtaine de mètres, luisant d'or pur, au-dessus des deux temples, l'un dédié à Shiva, l'autre à la Déesse. Entre les deux temples, se trouve une pièce de maçonnerie qui supporte neuf cloches. Le temple actuel de Vishvanâth est relativement petit si on le compare aux descriptions de celui qui le précéda. La chambre du lingam, garbhagriha, la matrice, mesure seulement trois mètres carrés et l'ensemble est peu visible. Les touristes montent au premier étage d'un immeuble face au temple dans une pièce où sont remisés des tambours; de là, ils peuvent contempler les toits dorés du temple. Le lingam, en pierre noire, assez bas, est luisant des offrandes de beurre fondu, de lait et d'eau lustrale des guirlandes de fleurs le recouvrent ; les trois traits horizontaux shivaïtes sont tracés en blanc sur son sommet. Le culte des pûjâris est contrôlé par des spécialistes, les Nattukottaï Chéttiars.
C'est une caste d'origine assez obscure qui s'est spécialisée dans tout ce qui concerne la profession cléricale : entretien des temples, surveillance du culte, etc. Ceux du nord de l'Inde se rattachent à la caste des kshattriya. Autour du temple, la foule est animée ; de nombreux petits sanctuaires se rencontrent dans les environs. Le lieu est saint et le sacré y est presque tangible, tant la tension psychique est forte ; c'est une force numineuse qui rayonne et s'impose. Dans cette singulière atmosphère, les pèlerins circulent portant des colliers de fleurs qui serviront d'offrande, des feuilles d'arbres sacrés, des fruits et des gâteaux qu'ils présenteront aux pûjâris des temples ; ils tiennent de petits pots de métal contenant l'eau du Gange qui sera versée sur les lingam. Avant de franchir la porte du sanctuaire ils en touchent le seuil et prennent la poussière sacrée pour s'en frotter le front. Après les offrandes faites au Seigneur par l'intermédiaire des brahmanes desservants, le front marqué par les cendres sacralisées du feu rituel, ils ressortent, graves, recueillis, pleins de dévotion et de foi, assurés de la grâce du Seigneur.
A cinquante mètres du Temple d'Or, se dresse celui de sa Shakti sous son aspect bénéfique et bienveillant, la bonne Mère Annapûrnâ, " celle qui est pleine de nourriture ". Cette Puissance divine est familière aux habitants de Bénarès car elle veille à ce qu'ils ne manquent jamais de nourriture. Elle est la patronne des pauvres, des déshérités, des mendiants qui assiègent les portes de son temple. Bâti vers 1725 par le Peshwâ Baji Rao 1 du pays marâtha, il contient quatre manoir, autels consacrés respectivement à GauriShankar, " la jaune ", un des aspects de la Shakti, à Ganésha, à Surya, la Puissance divine qui réside dans le soleil, et à Hanumân, le Dieu sous la forme d'un singe, lié à l'Avatâr de Râma. La cour du temple est remplie de vaches, symbole terrestre du taureau cosmique, source de fertilité, de puissance vitale ; la vache est la mère qui nourrit le peuple de l'Inde et tout ce qui vient d'elle est sacré. En cela, la " bonne Déesse " de Bénarès rejoint la Grande Déesse Anna Perenna adorée à Rome et dans tout l'ancien monde; comme elle, elle est la source de toute prospérité, de toute richesse. Dans le texte du Tantrasâra, il y a un hymne qui lui est dédié, où il est dit: "Celui qui, ayant récité chaque jour le mantra de la Déesse, lit cet hymne au lever du jour, obtiendra beaucoup de riz et la prospérité ". Mais - ce qui est habituel dans le maniement rituel des Puissances sacrées - il existe aussi un aspect dangereux et ésotérique dans son culte, car le même hymne ajoute: " Cet hymne ne doit pas être révélé à n'importe qui car s'il est enseigné à quelqu'un qui est impur, le malheur le saisira. C'est pourquoi il doit être tenu secret ". Dans l'hymne qu'il dédie à Annapûrnâ, Shankara chante la Déesse :

" Toi qui portes le monde multiple du visible et de l'invisible,
" Toi qui tiens l'univers d ans Ton sein,
" Toi qui coupes le fil du jeu que nous jouons sur cette terre,
" Toi qui allumes la lampe de sagesse, qui apportes joie au cœur
" de Ton Maître, Shiva,
" 0 Toi, Reine impératrice de la Sainte Bénarès !
" Divine Donneuse de nourriture inépuisable !
" Fais-moi grâce et donne-moi des aumônes!
" HRÎM-SHRÎM-KRÎM-PARAMESHVARÎ-SVÂHÂ "

Je ne vous énumérerai pas les nombreux sanctuaires de Bénarès car leurs descriptions
seraient fastidieuses et assez monotones ; ces temples n'intéressent que les spécialistes. Je vous citerai seulement celui de la planète Saturne, Sanichar, celui de Sâkshi Vinâyaka, le Dieu qui témoigne du pèlerinage accornpli selon les rites ; ses prêtres donnent un certificat au pèlerin attestant sa réalisation ; celui de Kâla Bhaïrava, Ou Bhaïranâth, le kotwâl, le magistrat invisible de la cité, qui chevauche un chien dont l'image est placée près de sa représentation ; sa statue est en pierre avec un visage recouvert d'un masque d'argent et quatre bras : un pûiâri du temple évente les pèlerins avec un éventail de plumes de paon pour les purifier. Dans le centre de Bénarès, il y a le temple de Bhâratamatha, grand édifice moderne dont la paroi du fond représente une immense carte de l'Inde, gravée sur marbre, et qui est adorée comme la Grande Mère du peuple hindou. D'autres hypostases de la Déesse sont vénérées dans les sanctuaires de Sankatâ Devi, Shitalâ Devi, Vishâlâkshî ; ce sont des temples dont le culte remonte très loin dans le temps. Combien d'autres pourraient être cités : petits sanctuaires de toutes formes, niches enfoncées dans les murs, étroites chambres saintes rencontrées au tournant d'une ruelle, renfoncements informes qui dissimulent une chose sainte ou l'un des Dieux de la tradition hindoue... Presque tous contiennent un lingam, le grand symbole shivaïte, ou une représentation de sa Shakti, car Bénarès appartient à Shiva et aux diverses manifestations de Sa Puissance.
Je voudrais cependant vous mentionner spécialement le temple de sa Shakti, Dourgâ. Il est situé au sud de la ville, sur la route qui conduit à l'Université ; bien dégagé, il a' belle allure bien que de construction récente puisqu'il fut édifié par la Rânî Bhavânî de l'Etat de Natore au Bengale au XVIII' siècle. C'est un rectangle entouré de hauts murs et peint en rouge sombre; à son côté est un grand étang artificiel, le Dourgâ Kund, qu'entourent sur quatre côtés des marches qui permettent aux pèlerins de descendre accomplir leurs ablutions. Le temple proprement dit est une vaste plate-forme au-dessus du sol qu'entourent une douzaine de piliers sculptés et que protège un toit ; celui-ci est surmonté d'un dôme, un shikhara, en pointe et d'une tour, le premier surmontant la chambre obscure où est la Déesse, la seconde protégeant la salle où se tiennent les fidèles. Les touristes connaissent ce temple comme " le temple des singes " ; ces animaux qui vont et viennent à grand bruit sur les toits de Bénarès, se réunissent de préférence sur celui de ce temple ; c'est est, en fait, la grande attraction de la visite de Bénarès après la promenade obligatoire sur le Gange.
Il faut voir la file obéissante des touristes qui sortent du car et montent l'escalier extérieur au temple conduisant sur le toit d'où ils peuvent jeter un coup d'oeil dans l'intérieur du sanctuaire. On leur vend des cacahuètes car, en fait, la visite du Temple de Dourga consiste à jouer avec les singes, à prendre de ces animaux des photos que l'on admirera plus tard pendant les veillées des familles : symbolisme exact de l'occidental en face du sacré dont il est devenu incapable de comprendre le sens ou la présence…
Et cependant, on ne vous refuse pas l'entrée de ce temple; abandonnant vos chaussures à la porte et ayant acheté une guirlande de fleurs, vous pouvez aller contempler la Déesse. Dourgâ est " celle qui est inaccessible, " celle qui est loin " ; elle est une autre forme de la redoutable KâlÎ, la Puissance Divine des renouvellements et des transformations dont la mort est l'expression physique. Dourgâ est représentée sur son véhicule vâhana, le lion, et elle est entourée des huit Mères, les yoginîs, multiplication de Sa force sacrée. Le mythe représenté dans le temple est le suivant: un titan en forme de buffle, Mahisha, dévastait les trois mondes et les Dieux ne pouvaient vaincre cette force cosmique déchaînée, acquise par les terribles mortifications de l'asura. Ils réunirent leurs pouvoirs spirituels en jets de feu qui prirent l'aspect de la Déesse, pourvue de dix-huit bras ; elle intégrait ainsi toutes les puissances divines dans une force nouvelle qui évoquait la Force cosmique primordiale avant Ses multiples manifestations différenciées. Pourvue ainsi des pouvoirs divins, Dourgâ lutta contre le titan à corps de buffle et, après une longue bataille, le transperça du trident shivaïte. La représentation figurée dans le temple montre ce final : la Déesse, triomphante sur son lion, blesse à mort le corps du buffle pendant que le monstre sous forme humaine surgit de la bête agonisante ; les mains jointes, il adore la Vierge céleste qui l'a délivré de son terrible dharma destructeur. Car, ici, il n'y a pas de manichéisme, pas d'opposition entre un Bien absolu et un Mal absolu, pas de Vierge écrasant la tête du serpent maudit, sinon la transformation incessante des énergies vitales divines qui revêtent toutes les formes possibles, bénéfiques et maléfiques, divines et asuriques. C'est le jeu de la Mâyâ cosmique, la magie du pouvoir Divin qui anime notre illusion de vivre.
Après avoir offert vos fleurs à la Déesse par le prêtre qui vous touche le front avec les cendres sacrées, vous pouvez méditer encore devant cette fresque grandiose de la pensée spirituelle hindoue ; Dourgâ est terrifiante et bienfaisante tout à la fois, et les hindous l'invoquent quand ils ont une tâche difficile ou quand ils sont en danger. Une des deux cloches qui pendent au plafond fut offerte en 1808 par un administrateur britannique qui, se trouvant en bateau sur le Gange avec sa famille, fut saisi par un tourbillon et en danger de mort ; le batelier invoqua la Déesse et put sortir difficilement du danger où la barque se trouvait. William James Grant, l'administrateur anglais, Offrit alors la cloche au temple de Dourgâ pour remercier la Déesse de son aide et une inscription en ourdou sur le rebord de la cloche confirme le fait.
L'atmosphère de ce temple est forte ; la dévotion y est grande et le spectacle est toujours émouvant de voir un vieux sannyâsin, vêtu d'ocre, un moine de l'Ordre de Shankara, faire la grande prosternation du sâshtânga, " celle des huit membres ", ainsi appelée parce que les deux mains, les deux pieds, les deux genoux, le front et la poitrine touchent la terre. Etendu sur le sol, il offre à la Grande Déesse son être et sa vie dans un grand geste de respect et d'amour.
Pendant ce temps, les touristes continuent d'offrir des cacahuètes aux singes, sur le toit...

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