Rencontre d'Espaces




INDE

Au long du Gange sacré

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l'Inde telle qu'ils l'ont vue

Bernard Rouget

 

 



l'Inde telle qu'ils l'ont vue : Bernard Rouget






le 22 mars 2001

On arrive en Inde en se demandant ce qu'on est venu foutre là.
On quitte ce pays avec le soulagement de celui qui a échappé au pire.
On ne peut pas s'empêcher d'avoir envie d'y retourner.
Allez-y comprendre quelque chose !

Je pense que c'est un pays de fous. Que tout y est incroyable. Qu'à n'importe quel moment n'importe qui peut faire n'importe quoi. Que toute limite n'est là que pour être dépassée. Que rien n'est impossible. Que ces gens ont tous les culots. Qu'ils ont une fierté insolente. Qu'ils jouent avec nous un poker permanent dont ils ont l'arrogance de croire qu'ils sortiront à tous les coups vainqueurs. Qu'avant d'atteindre le beau on est condamné à y côtoyer en masse le pouilleux, le crasseux, le nauséeux, le vulgaire, le décrépit, l'hurluberlu, le crapuleux, le miséreux. Qu'ils doivent bien avoir conscience quelque part de mener une existence de merde. Que je ne vois pas d'autre explication à cette résignation générale en attente d'une vie meilleure. Que leurs croyances et leur sagesse sont anachroniques. Que c'est un peuple à haute tension dont le fanatisme est égal à sa violence. Qu'il possède une identité d'une force démente. Que son sens de la beauté est vertigineux, comme son sens de la laideur d'ailleurs. Que la culture indienne est d'un gigantisme monstrueux. Que tout ça c'est fascinant. Qu'on n'y comprend pas grand-chose. Que, d'une certaine façon, c'est pas pire qu'ailleurs.
Autant te dire que je suis la parution de tes carnets indiens sur le Web avec le plus grand intérêt. J'ai énormément goûté tes échanges avec ton crampon de sâdhu : le théâtre de l'absurde à 3000 m ! Ton "trek" aux sources du Gange m'a semblé un peu improvisé, côté sportif j'entends ! Côté contemplatif, tu es irréprochable, émouvant, d'une vision affûtée. Mais on ne peut pas être à la fois Marthe et Madeleine !
Inutile de te dire aussi que je m'y retrouve au fil des pages, dans nombre d'impressions. J'attends avec impatience celles que tu as ramenées de ton pèlerinage à Varanasi. Pour ma part, j'y ai passé une petite semaine dont 2 jours de purge à cause de quelque denrée plus périmée que sucrée (en Inde, on finit tôt ou tard par se faire avoir). Nul doute que ma perception de la ville sainte s'en est trouvé affectée. Mais je me demande quand même si celle-ci n'est pas aux allumés du karma et aux adeptes en tout genre de l'ayurvédisme ce que Kathmandu est à ces chers trekkeurs - ceux que tu portes toujours autant dans ton cœur, mon cher Alain !
Dire que tu vas t'exiler là-bas 6 mois ! Il faut que la lumière qui t'y a touché ait transfiguré cette beauté qui s'enlise.
Au plaisir de te lire. Namasté. B. Rouget

le 30 mars 2001

(…) L'anti-vision par excellence, mais qui à la lecture de ton message me paraît à présent une vision possible. J'ai aimé ton texte et je te demande la permission officielle de l'intégrer sous la rubrique : "l'inde telle qu'ils l'ont vue". Il est vif et je te retrouve passionné. Pour ma part, j'ai rarement ce genre de réaction (mis à part à présent en Afrique du nord où je peux être d'une extrême violence) parce que j'oublie notre contexte de vie et ne me pose aucune question si ce n'est de vivre là où je me trouve. Sans doute à cause de la chance que j'ai de pouvoir vivre dans la durée dans chacun des lieux que je parcours. Cela change tout parce qu'on finit par canaliser l'agression. Je l'écris pour Calcutta, ville de fou s'il en est, que j'ai cru insurmontable le premier soir pour constater le lendemain que j'apprivoisais petit à petit le quartier dans lequel je m'étais arrêté. Je sais malgré tout que je n'y retournerai pas.
Qu'est ce que je trouve en Inde ? Paix et sérénité à l'étude du contexte religieux et de son implication dans la vie quotidienne. Je poursuis tranquillement l'étude de l'hindouisme, en passant du stade livresque (qui est une vue occidentale) à celui de la rue et des indiens de tous les jours (qui permet de constater que ça n'a pas grand-chose à voir avec les livres). Il me semble qu'on peut encore découvrir là le foisonnement des rites, des croyances dont nous avons perdu la trace en Europe. Je dis souvent : qui se souvient des "rogations" du mois de mai. Tu t'en souviens toi ? C'était pourtant une extraordinaire procession païenne à travers les champs pour que les moissons poussent, le tout déguisé sous un contexte chrétien. C'est un peu cela que je découvre tous les jours en Inde. Et bien d'autres rapports humains dont je parle et que tu lis et d'autres encore que j'écrirai un jour pour quelques personnes assez libérées pour ne pas s'arréter aux préjugés du tout correct.
"Mais on ne peut pas être à la fois Marthe et Madeleine !" Je suis de plus en plus certain que c'est tout à fait possible. Études orientales que je te suggère de pousser plus avant.
Pour Varanasi, il faudra encore patienter un peu. Les textes sont écrit (plus de 25 courtes ou longues impressions) mais il faut encore passer par Haridwar, Gwalior, Orccha, Khajurâho (ah ! Khajurâho non pas pour les érotiques de pierre mais pour les douceurs bien humaines) et 11 heures de taxi...pour arriver à mon port d'attache, qui le sera pour les années à venir, ASSI ghât, petit village dans la ville avec sa vie sur le Gange. Patience, les voyages prennent du temps en Inde. Amitié à partager. Alain

le 5 avril 2001

Cher monsieur Madeleine -Marthe,
Adepte déjà de l'advaïta ? Il faut croire que oui. À te voir ainsi battre en brèche la célèbre dichotomie biblique, on se dit que tu n'as pas mis longtemps à épouser la cause du Vedânta et de sa non-dualité ! Je ne peux pas m'empêcher de me demander comment ça va se passer avec ton indécrottable comparatisme, mode paroxystique de la pensée binaire ! Mais je fais confiance à ta rhétorique de juriste !
Sans doute ne peut-on éviter d'aller, chacun à son rythme, barouder sur les terres de l'hindouisme. Il y a dans ce coin du globe une espèce de cratère géant vers lequel quelques monades qui errent encore de par le monde dégringolent inéluctablement.(On relèverait sur place une teneur en être d'une densité exceptionnelle !).
Sans doute faut-il faire le détour par ce poème grandiose pour se brûler l'âme et les yeux
aux feux d'un réel éblouissant.
Mais… il importe de ne pas perdre de vue que l'Autre là-bas c'est toi. Que ce qui est à découvert c'est ton être. Que, finalement, ce qui est fermé… On n'a aucune prise sur le substantiel. C'est métaphysique.
Alors que tu te crois spectateur, c'est toi qui es suspecté. En marchant dans les rues de Calcutta ou de Varanasi, tu ne t'appropries rien, tu es seulement au bord de la dépossession.
B. Rouget

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